10 – Mise à mort du mensonge
8 août 2011
Un clairvoyant. Il avait vu mon père nu sous sa blouse !
Alors quand l’autre, l’ingénieur d’usine, prenait le téléphone pour se plaindre d’une imprécision, demander un délai, exiger un essai supplémentaire, c’était autant de coups au cœur. J’imagine. Mon père balbutiait sans doute, perdait ses moyens, tergiversait. Il pouvait aussi s’énerver, devenir cassant, qui sait ? Est-ce parce que je suis malade du même mal que j’ai l’impression de sentir sa colère et sa panique monter, là, maintenant ? Quoi qu’il en soit, l’autre sentait sûrement le point de faiblesse, poussait son avantage, adoptait un ton qu’il n’aurait pas osé autrement. Toujours par téléphone, dans le secret des lignes. Jamais en face. Pendant un mois, deux mois, six, une chimie malsaine qui se met en place entre deux psychologies distantes. Un laminoir, marteau pilon, emboutisseur, chaque sonnerie du téléphone annonçant un nouveau défonçage. Solitude de l’imposteur découvert par un tiers et sur qui plane l’ombre de la révélation. Personne à qui se confier. La fuite de M le Maudit, poursuivi non par la meute mais par un seul, qui l’a reconnu et menace de hurler la vérité aux spectateurs indifférents. Le cauchemar si bien représenté à la fin de Body Snatchers, lorsque les héros, derniers humains au milieu de zombies profanés, sont désignés du doigt dans un geste et un cri repris par tous. Seuls contre tous. Mon père nu bientôt seul face à la horde de ses anciens semblables dont tous les masquent tomberaient s’ils savaient. Ses collègues, proches, amicaux, serviles parfois, qui se retourneraient dans l’instant s’ils savaient. Menace quotidienne, si l’autre parlait, s’ils savaient. Jusqu’au cœur de la nuit, quand les derniers réglages machines exigeaient une disponibilité continue. Le téléphone allait sonner. L’ingénieur ennemi allait lui dire qu’il savait tout et qu’il le révélerait, demain peut-être. Solitude dans l’arène refermée. Mise à mort du taureau. Attente du dernier coup d’épée, pour s’effondrer alors que le matador parade sous les vivats. Voilà ce qu’a pu être sa vie en toute fin. Le lithium n’y pouvait plus rien. Le Temesta pas plus que de l’eau sucrée. Une sonnerie de trop a suffi pour tout balayer.
Sauf que ce n’est qu’une image, une imagination, c’est facile, on a un responsable au bout du fil. On sait – les gendarmes ont vérifié – que mon père a reçu un appel de l’usine ce dernier après-midi. Conversation courte (ont-ils vérifié cela aussi ?), puis il laisse tout en plan, saute dans sa voiture et quitte le labo. On retrouvera la Fiat deux jours plus tard sur un parking. Miracle de l’enquête, explication simple, fait déclencheur sans gravité, mais vécu comme une sentence de mort. Suicide.
C’est beau comme un scénario, mais cela ne me va pas. J’aurais pu faire le même travail souterrain que cet ingénieur. Laminer mon père, sans le savoir. Et je l’ai peut-être fait. Enfoncer le clou chaque fois que nous regardions la télé et qu’il comprenait mal un mot, chaque fois que je skiais un mur de bosses ou une face de poudre un peu plus vite et qu’il devait prendre le risque de la chute pour ne pas se voir vieillir dans mes progrès, chaque fois que je passais un surplomb, que je récupérais une dégaine oubliée dans la falaise… On ne peut pas être le père de son père. Il faut le tuer symboliquement, dit la psychologie en général et Marcel Ruffo en particulier. Mais quand ce père est dépressif, suicidaire, la symbolique vaut passage à l’acte. J’ai pu le faire. En tout cas pas tout seul. Pas plus que sa famille ne l’a tué, ni personne. Ce serait trop simple. La dépression obscurcit le tableau. Elle m’assombrit aussi, et à ruminer sans savoir je prends le même chemin. Il va falloir sortir (pour s’en sortir ? mauvais jeu de mots) et se frotter aux autres.
En matière de frottement, j’ai croisé une belle occasion. Je l’ai saisie comme je ne me serais pas cru capable de le faire.
Le Printemps du Livre de Grenoble est un salon très agréable qui tombe cette année au moment même de la parution de mon troisième livre. Un libraire m’invite à ses frais le dimanche pour une journée de dédicace en avant-première. Afin de profiter de la soirée avec des auteurs invités le samedi, je viens la veille et loge chez ma tante pour réduire les dépenses. Ma tante, la sœur de mon père. Dépressive aussi, depuis plus de quarante ans. Elle tient. Je sais par un tiers qu’elle a raté une tentative de suicide, sans en connaître les détails. Elle, en revanche, ne sait pas que mon père a réussi le sien. C’est en partie pour la protéger que ma mère a exigé le mensonge autour de sa mort. Aujourd’hui, j’ai décidé d’en parler. Elle le sent, ma tante, elle ouvre les portes.
Nous parlons d’abord de mon cousin, son neveu, de dix ans plus âgé que moi, qui avait téléphoné à la maison un jour, sans raison apparente. J’avais bien senti qu’une question le turlupinait. Mais il n’avait pas osé la poser et après avoir tourné autour du pot (ce qu’on attend de la vie, les précaution à prendre lorsqu’on appartient à une famille difficile ou fragile…) il avait renoncé. Mais avait lâché tout de même qu’il y aurait une sorte de vice génétique dans la famille, un truc qui s’exprime seulement chez les femmes. Et ? Rien d’autre. Son appel m’avait laissé un goût amer. Nous avions peu en commun, et il venait pourtant de creuser un fossé encore plus profond. Je raconte ça à ma tante. Elle saute dans l’ouverture.
— Serge m’a dit un jour qu’il était convaincu que ton père s’était suicidé !
Serge n’est pas un sale type. Que cherchait-il en balançant cette présomption à sa tante qu’il sait fragile et qu’il méprise un peu je crois ? C’est son problème. Je le remercie juste pour cette introduction. Car je saute aussi dans la porte, maintenue close si longtemps et maintenant béante.
— Oui, il s’est suicidé. Tu t’en doutais, non ?
Elle s’en doutait. Tellement qu’elle avait cherché le moyen d’en savoir plus. Elle se souvient des obsèques, comment elle tendait l’oreille pour capter des bribes de mensonges que ma mère servait aux autres. Et moi aussi, j’en avais dit et répété, des mensonges. Cela ne l’avait pas convaincue, mais un peu rassurée. Elle avait tellement peur d’être la seule à qui l’on aurait menti. La pauvre fille – près de soixante ans à l’époque – qu’on ne jugeait pas assez solide pour encaisser la vérité. Celle qu’on aurait protégée contre son gré, accréditant l’image désastreuse qu’elle se fait d’elle dans le regard des autres. Oui, je lui ai menti, il y a quinze ans, comme j’ai menti à tout le monde. Et si je crois avoir menti uniquement sur ordre de ma mère, je me mens encore. Sa supplique n’avait sans doute été qu’un déclencheur. Mentir au prêtre sous prétexte qu’il n’aurait pas accepté un service religieux pour un suicidé. Et l’entendre chanter ce mensonge de louange dans la nef sacrée. On a le droit de ne croire en rien, je me donne ce droit, mais pas celui de bafouer la foi des autres. J’ai l’impression que ce mensonge résonne encore sous les voûtes de la petite église : « Rendons ici hommage à Georges, qu’il faut croire heureux d’avoir disparu dans le cadre et l’action qui lui étaient les plus chers : la montagne, l’escalade, le dépassement de soi… » Comment peut-on laisser dire cela à un prêtre ? Oui, j’imagine mon père heureux et soulagé au moment de l’acte. Mais la honte de cet éloge m’étreint d’autant plus qu’il fut suivi par le Pié Iesu du requiem de Gabriel Fauré, servi a capella par la voix d’une cantatrice amie de ma mère. Le sublime et le grotesque main dans la main, sous l’œil de plâtre des saints statufiés. Voilà comment je lui ai dit au revoir. En y ajoutant les conseils en cercueil de l’employée des Pompes Funèbres, l’effet est risible. On aurait eu l’air malin avec du molleton satin sous chêne sans nœud verni triple couche emballé dans du mensonge et du Fauré.
Mais l’heure n’est pas à la contrition. Je parle enfin, dans la petite cuisine de l’appartement de ma tante. Son visage s’éclaire. Un dimanche matin pluvieux sur une tour de banlieue à Grenoble, une vieille dame de soixante-douze ans se réjouit d’apprendre avec quinze ans de retard le suicide de son petit frère. J’y vois une magie, un instant parfait. Elle me remercie de l’avoir prise comme elle est : une personne qui a suffisamment souffert pour avoir droit au respect. Et à l’amour, parce que je l’aime aussi, sans raison, sans autre raison que quelques souvenirs et la proximité du sang.
J’avais trois ou quatre ans lorsqu’elle m’a offert un superbe bateau de plastique rouge vif, taillé comme un cargo et monté sur roulettes blanches. Exactement ce qu’il me fallait sans que je le sache, puisque je m’en souviens quarante ans après. Cette gratitude intacte m’a suivi toute ma vie, gratitude désolée lorsque je la voyais s’effondrer sous les piques répétées des réunions de famille. Ambiance des repas du Jour de l’An, cadeaux et drames mêlés.
Oui, ma tante, nous t’avons menti tout ce temps, et tu effaces la honte d’un sourire. Et tu me racontes comment tu savais la faiblesse de mon père. Je n’ai pas besoin de demander, tu sais dire ce qu’il me faut. Pas une explication, mais des éléments de plus, des points dans le tableau. Des taches, plutôt.
9 – La méthode Auggie Wren
6 août 2011
Une fois la question posée, il reste encore la réponse à trouver. Pour qui suis-je en train d’écrire ces pages ? Pour moi, il faut l’admettre un peu, pour garder trace nette de ce qui se produit dans ma tête, ici et maintenant, entre dépression, thérapie et molécules soulageantes. Qui gagne le combat dans mon esprit ? C’est variable. Cette variabilité n’est pas un drame. J’apprends à accueillir les fluctuations sans trop les subir. L’ondulation est peut-être sensible d’un paragraphe à l’autre. J’y photographie la vague comme Auggie Wren dans Smoke, qui prend chaque jour un cliché du coin de sa rue. Toujours le même coin d’esprit, le mien, à classer dans un album. Je reviendrai dessus plus tard, pas maintenant. Ça ne servirait à rien de relire tout de suite : je vis ce que j’écris. Et je vous laisse suivre le brut, sans correction, avec ses répétitions et ses obsessions, justement pour que ces patinages disent ce qui ne va pas, mais ce qui va aussi : tant que j’écris, même malade je fonctionne. La justification, c’est d’être lu par un autre, qui trouvera du sens à ce bouillon.
Je est un autre, c’est bien connu. Ce pour moi/pour vous n’est pas qu’une pirouette censée faire croire que j’écris pour un autre. Pourtant, j’ai bien l’intention d’aller au bout, cette fois aussi. Ce besoin de bout, de fin de l’album, implique pour moi le choix d’un destinataire. Sinon, aucune raison de m’arrêter un jour. Alors, pour qui ? Mon épouse, peut-être, si elle accepte d’encaisser tout cela. L’idée qu’elle puisse refuser indique bien qu’elle n’est pas la destinataire principale (désolé chérie, tu liras quand même si tu veux, mais je nous dois d’être honnête). Qui d’autre ? Ceux qui cherchent, comme moi, et auront peut-être un peu de soulagement à voir quelqu’un se débattre, jusqu’à s’en tirer.
Je ne sais pas ce qu’est une psychothérapie en termes théoriques. Je sais ce que j’en attends ; entre autres faire la paix avec les pierres de mon passé. Pouvoir entendre une voix, certains mots, certaines demandes et certains reproches, sans me cabrer dans une rébellion inutile. Accepter ce qui est douleur pour l’autre sans prendre plus que ma part. Chasser les récriminations d’enfant boudeur pour ne garder que la gratitude que chacun, paraît-il, devrait réussir à éprouver pour ses parents, parce qu’ils lui ont donné la vie, et parce qu’à chaque instant il faut être certain qu’ils ont fait ce qu’ils ont pu, avec leurs charges personnelles, du mieux qu’ils ont pu. Je me répète sans doute. Ce n’est pas encore gagné. D’où le travail.
Impossible pour l’instant de déterminer quand cela finira, et comment. Tout ce que je sais, c’est que le titre d’origine, … Et ne pas s’en sortir, je l’ai aujourd’hui changé en Un Jour, ça vient. Est-ce le signe que ça bouge, ou juste un effet de l’Effexor 75 ? Du bon dosage naîtrait le bon titre… Dès le tout début, le programme était bien de ne pas prendre le même chemin que mon père. Il m’a fallu un certain temps pour cesser de m’en détourner systématiquement. Et un jour, ça vient : on trace son propre sillon, sans référence au laboureur précédent. Il est toujours là, bien sûr, on n’a juste plus besoin d’agir ni pour lui, ni contre lui.
Le décor se plante peu à peu en moi, mais pour avancer vraiment il y faut des personnages qui, même si je les ai évoqués, ne sont pas encore entrés en scène. Vu de l’extérieur, cela donne quoi ? Un père qui se suicide pour échapper à une dépression pas soignée. Un fils qui se pose longtemps après quelques questions sur le poids de cette mort dans sa propre vie. Où va-t-il chercher les réponses ? Chez un psy, dans ses souvenirs, dans sa famille, chez les amis de son père… Qu’il les trouve ou non, ça le regarde, pas de quoi en faire un livre. Est-ce aussi simple ? Si on veut.
Une des questions qui me revient souvent pose : pourquoi mon père ne s’est-il pas soigné ? D’expérience, je sais maintenant qu’un peu de Temesta ne suffit pas. Il avait aussi pris du lithium. Bon. Pourquoi ?
Une petite recherche Internet me donne : « Les indications du lithium sont la psychose maniaco-dépressive et certaines dépressions atypiques résistantes au traitement habituel. » On dirait que la dépression de mon père était suffisamment atypique pour résister aussi au lithium. Ou alors, il était lui atypique.
Dans les effets indésirables, je trouve : « Les études comparant les capacités intellectuelles pendant la prise de lithium et après son arrêt, chez les malades atteints de psychose maniaco-dépressive, indiquent que le lithium pourrait réduire leur créativité et leur mémoire. Cette crainte peut expliquer l’abandon du lithium par certains malades malgré son efficacité thérapeutique. »
Alors, efficacité mais abandon ? Peut-être. Il craignait tellement que soit mise à jour ce qu’il appelait son incompétence et son inutilité. Complexe d’usurpateur. Certitude d’être un incapable, et surtout que tout le monde se trompait sur son compte. Selon lui, ses supérieurs ne voyaient pas qu’il ne faisait rien, qu’il ne trouvait rien. Ses collègues le félicitaient pour des résultats qui selon lui ne lui appartenaient pas. Il se demandait pourquoi son équipe lui obéissait alors qu’il ne savait rien, et encore moins commander. Et, plus que cette méprise générale sur son compte, il craignait sa propre progression dans l’organigramme. Les nouveaux projets, les nouvelles attributions, les augmentations de salaire même, qu’il cherchait à éviter. Chaque succès augmentait le poids de la menace. La malchance s’en mêlait : ses projets avançaient, ses recherches aboutissaient, les machines tournaient, les clients satisfaits… on lui faisait de plus en plus confiance sur des bases que lui seul sentait factices, voire mensongères. Il me le disait. Au début, on s’en amusait : fausse modestie, lubie de grand esprit. Vers la fin, j’étais catastrophé, presque autant que lui. Et toujours plus de poids sur ses épaules. Avec le risque d’y perdre un peu plus à chaque palier hiérarchique franchi, lorsque le pot aux roses serait découvert. Un risque, lié au lithium, de perdre mémoire et créativité n’a pas dû l’aider. Il a peut-être suffi qu’il croise cet effet indésirable sur la notice de son traitement pour l’abandonner aussitôt. Je ne sais pas, mais je me doute. Je me souviens juste de certaines phrases jetées au hasard. « Le lithium, quand même, ça marche pas mal… » ou « Ah zut, j’ai encore oublié de prendre mon lithium, ça va être dur. » Malgré son expérience intime d’un effet positif, il a cédé.
Cette pression, tout le monde l’éprouve, probablement. Quels parents ont réussi à surcharger l’ego de leur enfant pour que celui-ci parvienne, une fois adulte, à se croire – au plus profond de lui – suffisamment bon pour tenir sa place sans faiblir ? Des gens sûrs d’eux en apparence, il y en a. Mais intimement ? À l’heure du pré-sommeil, quand on attend de partir. Seul avec sa propre image, sans autre pression externe pour donner forme à la projection de soi-même. Quand on se juge. Qui s’en sort gagnant ? Ceux qui n’ont pas encore trébuché, peut-être. Mais tous les autres, moi comme vous, nous sentons le poids du décalage. Le gouffre de mensonge, creusé à la cuiller ou au bulldozer, entre ce que nous pensons être et ce que nous croyons donner comme image. Ce que les autres attendent de nous, parce que nous leur avons fait croire que nous pouvions le leur donner. On sait faire croire. Un sourire au bon moment, le bon mot, le bon geste, une façon de ne pas tout raconter, ou d’en rajouter à peine, voire simplement éviter de se plaindre… toutes ces petites retouches sur la statue, qui finissent par la décaler du modèle. Cela ne se rattrape pas. On peut s’améliorer pour réduire l’écart, mais le combler, non. Il reste toujours cette faille intime, qui crisse de la peur d’être découvert à la culpabilité. Et qui pèse.
Alors pourquoi mon père a-t-il fini par en mourir, si chacun creuse sa faille, traîne sa charge ? Une explication trop simple voudrait faire reposer la responsabilité sur un coup de téléphone. Un collègue éloigné avait, semble-t-il, levé le voile sur sa faiblesse. Un ingénieur de production. Son double antérieur, resté du côté des machines. Sans doute ne faisait-il que déverser sur le directeur du projet toutes ses propres frustrations. Mais mon père ne l’a pas vécu comme ça. Il avait piloté à contrecœur la mise en place de ce nouveau procédé. Il en était à la migration du laboratoire aux machines industrielles. On règle, on appuie sur un bouton, et le papier sort à la tonne. En cas d’erreur dans le programme, c’est une tonne de déchet. Pression. Dès la première remarque de l’ingénieur, mon père s’est cru découvert : quelqu’un voyait enfin combien il était nul. Quelqu’un découvrait que ce projet, approuvé par tout le staff et pour la préparation duquel il avait été félicité, n’était qu’une baudruche gonflée par un charlatan. Il avait suffi d’un mec qui s’y connût vraiment. La dépression avait traduit chaque fait anodin en signal de détresse. Si l’ingénieur de production changeait un réglage sur une machine ou retardait un essai pour mieux valider le protocole, c’était forcément parce qu’il avait tout compris. Pas seulement parce qu’il connaissait sa machine. Pas parce qu’il avait rectifié un décalage infime entre modèle de recherche et production en vraie grandeur. Ni parce qu’il voulait peut-être s’approprier une part du succès. Non : pour l’imposteur maladif, ce gars était un danger. Un clairvoyant. Il avait vu mon père nu sous sa blouse !
8 – Passation de relais ?
4 août 2011
Vincent, lui se prenait le suicide de plein fouet. Lorsqu’à l’église le cercueil a franchi le seuil, il a couru derrière et déposé un dernier baiser. Père par procuration pour demi-fils de substitution. Mais vraie douleur. Je n’ai plus jamais revu Vincent ensuite. Il s’est muré, ou m’a rejeté. Comme si j’avais dû empêcher cette mort. Comme si j’étais responsable, plus que lui, ou comme si ma présence le renvoyait à sa propre responsabilité. Ou autre chose, qu’il faudrait qu’il m’explique. S’il veut bien.
Commencer par lui ? Cela va être difficile, mais difficile ne veut pas dire impossible. Une fois, il avait dû se tromper de ligne dans son carnet d’adresse et composer notre numéro par erreur. Il a été aussi surpris que moi de me trouver au bout du fil. Quelques mots échangés, une promesse de petite bouffe, et la fuite. Est-ce qu’il fuit devant moi comme j’ai fui devant mon père ? Ce serait drôle.
Avant d’avoir pu mettre mes projets de contact à exécution, une chose assez curieuse nous est arrivée, par mon fils aîné. Il a dix ans. Vendredi dernier, j’ai préféré aller le chercher au collège en voiture. Tempête de neige, moins trois degrés et deux kilomètres qu’il couvre d’ordinaire à vélo ou à pieds : on a beau avoir pour principe de réduire son empreinte carbone, on peut parfois s’autoriser quelques entorses pour que son enfant ne tombe pas malade dans le blizzard. D’autant qu’il avait un entraînement d’escrime à suivre. Dans la voiture, il se plaint d’avoir mal au ventre. Je soupçonne un accès de flémingite, vu que son petit frère a le droit de regarder la télé pendant que je le descends à la salle d’armes. Je lui recommande de limiter le cinéma et de me dire avant dix-sept heures trente s’il est malade au point de rester au lit (corollaire : trop malade pour la télé). À dix-sept heures quinze, il est agenouillé devant les toilettes. Tout ce qu’il a ingurgité depuis midi y passe, suivi par assez de bile pour dissoudre une vidange de camion. Pas de flémingite, mais je diagnostique une bonne gastro, au moins. J’annule l’escrime sans remords.
La nuit se poursuit sur le même mode, vomissements, douleurs au ventre, fièvre. La pharmacopée maison n’y peut rien. Le lendemain matin, pas d’amélioration. Je suis partisan d’attendre. Inquiète, Valérie insiste pour l’emmener voir le médecin. Qui ne répond pas. Elle finit par en trouver un et part avec le garçon brûlant, en pyjama enveloppé dans une combinaison de ski.
Deux heures plus tard, alors que je me demande si on les attend pour déjeuner, appel depuis les urgences de l’hôpital : soupçon d’appendicite, examens en cours, opération programmée pour la soirée. Jusque là, rien de curieux. Juste pas de chance, et un papa sous antidépresseurs, peut-être un peu trop décontracté.
Et puis… cela me tombe dessus sans prévenir. Mon fils, c’est moi ! J’ai eu exactement la même attaque, exactement au même âge, et à la même période de l’année. Mon appendicite s’est déclenchée une veille de Noël, celle de mon fils un lendemain de Jour de l’An. Symptômes identiques à trente-trois ans et une semaine d’écart. Qu’aurait fait le Christ de cette semaine de plus ? C’est le genre de pensées idiotes qui me vient dans ces circonstances. Je suis à l’hôpital, à côté de mon garçon plongé dans un Super Picsou Géant – on m’avait offert un Maxi Spirou à l’époque – tout va bien autour de nous, il est tiré d’affaire malgré un début de péritonite, et je pense bêtement à cette semaine de décalage. Ce n’est qu’un détour. Surtout, je me demande ce qui nous lie tout les deux pour que la cette infection s’exprime ainsi, aussi bien calée sur le calendrier, comme un devoir de famille exécuté dans les temps.
Est-ce imprimé dans nos gènes ? Est-ce une liaison plus psychologique ? Comme ces constellations familiales dont Anne me parle souvent ; reproduction inconsciente de maux aussi bien physiques que psychiques. Est-ce surtout une sorte d’avertissement à rebours pour moi, pour me confirmer que j’ai bien fait de prendre les choses en mains avant de suivre le chemin de mon père ? Il est difficile de n’y lire qu’une coïncidence.
Par l’appendice enflammé de mon fils, est-ce mon père qui me parle ? Mon père qui me dirait : regarde, le suivant se saisit du relais comme tu l’avais pris de mes mains mortes. Peut-être. Mais je ne suis pas obligé de tout prendre. L’espèce évolue. La famille peut évoluer. Prendre conscience de ce qui la freine et l’enferme, pour tenter de s’en libérer. J’aimerais juste un mode d’emploi un peu fiable. Meilleur que celui qu’a eu mon père, en tout cas.
En même temps, il n’y a rien d’alarmant. Mon fils est bien soigné, dans un hôpital qui nous fournit un lit pour dormir côte à côte, avec des infirmières aux petits soins pour lui et un chirurgien blagueur qui nous a décrit l’appendice bavard comme une sorte de vilain blob noir verdâtre suintant d’infection et prêt à exploser en péritonite vengeresse… On l’a évité, on s’y est pris à temps. Tout va bien. D’autres pourraient trouver que 2010 commence en nous pourrissant la vie. Pas moi. Effet des antidépresseurs ou regard rénové sur la réalité des conditions, je profite de l’épisode et ne lui trouve que des bons côtés. Réflexion sur la transmission, je l’ai dit, mais aussi parenthèse de calme imposé, contact raffermi avec mon fils, admiration pour l’intuition de mon épouse, tout me paraît positif dans l’affaire. Même les plaies du jeune opéré, trois entailles de moins d’un centimètre, refermées au strip, qui n’ont pas endommagé ses abdominaux en tablette de chocolat et ne lui laisseront ni douleur ni cicatrice. Si je compare au coup de lame qui me sabre le bas du ventre, je trouve que la médecine endoscopique a du bon. De mémoire, j’avais mis trois bonnes semaines à m’en remettre (infection périphérique comprise), ce qui selon la légende familiale avait déclenché une poussée de croissance phénoménale. Trois semaines à l’horizontale, bien nourri et choyé, de quoi vous transformer un fraisier en séquoia.
Mon fils aura-t-il la même chance alors que le chirurgien ne lui octroie que quatre jours de lit ? Peut-être pas. Peut-être retournera-t-il au collège dès la semaine prochaine et devra trouver un autre moyen de me dépasser en taille. Gaffe, papa : tu projettes !
Donc l’année commence bien. En envoyant les cartes de vœux, une inspiration soudaine m’en a fait adresser une à Rabouin. Assortie d’une demande de contact assez directe. Si je me souviens bien, cela disait : « 2010 sera ce qu’on en fera, mais j’ai bon espoir. D’ailleurs, il faudrait que l’on prenne le temps de parler. Appelez-nous, et bonne année. » On verra bien ce que cela donnera. Sans vouloir en tirer gloire, j’ai l’impression d’avoir accompli une sorte de premier pas. Il faudrait maintenant que ça morde en face. Pas trop fort.
Dehors, il a neigé encore toute la journée. Depuis une semaine, les nuages nous mitraillent avant d’être chassés par le vent et laisser le soleil faire exploser le blanc, partout. C’est un vrai hiver, enfin. La neige reste propre au lieu de virer bouillasse. Chaque nuit le gel vient figer ce qui aurait pu fondre. Une nouvelle couche toute propre s’accumule averse après averse. Par la fenêtre de l’hôpital, nous avons pu voir deux lapins se poursuivre dans un fourré de ronce. Il paraît qu’il y a un renard, aussi. Chez nous, un rouge-gorge fait le tour de la maison en profitant de la bordure de neige, moins épaisse sous l’avancée du toit, pour que ses petites pattes ne s’enfoncent pas. Nous lui jetons des miettes. Ses traces nous avertissent de ses repas. Tout semble lié, entre nous et autour de nous. Nous avons notre place dans ce ballet dont certains ne se relèvent pas alors que d’autres les remplacent. Cela peut durer. D’ailleurs, cela va durer. J’ai trois romans à écrire, rien ne peut s’arrêter avant que j’en voie le bout.
C’est chouette, la vie d’écrivain, ça n’a pas de fin. Après chaque projet achevé, il me suffit d’en lancer un nouveau, non deux, non trois nouveaux projets, pour retarder l’inévitable. Magique ! Vous pouvez essayer avec n’importe laquelle de vos activités. Le temps, c’est ce qu’on en fait. À me lover dans le mien, à m’y installer à l’aise, à le gonfler de choses à faire, à voir, à terminer, je ne risque rien d’autre que de lui donner plus d’ampleur. Plus de temps, ce que presque tous ceux que je connais cherchent. Suffit-il de s’en servir avec reconnaissance pour en trouver autant qu’on en cherche ? Philo de comptoir, mais qui me tient chaud l’hiver alors que cet automne avait si mal fini.
Écrire pour soi n’a pas grand sens. Un sens thérapeutique, pour certains peut-être… pas pour moi. Même pas ici, où j’écris pour vous, et ce sera à vous de me dire pourquoi. En cherchant à faire le malin sur un blog – et alors ? – je crois avoir formulé ce qui me pousse. C’était une forme de conseil pour ceux qui voudraient vraiment écrire, plutôt que d’avoir écrit (demandez-vous, auteurs en germe : voulez-vous écrire, ou avoir écrit ?). À la question pourquoi écrire ? je substituais juste pour qui ? Ce n’est pas qu’une formule. Écrire pour soi, ça va un moment. C’est en écrivant pour quelqu’un d’autre qu’on va au bout. Que je vais au bout. Je ne sais pas si c’est un bon conseil. C’est en tout cas la constatation à laquelle j’ai été amené par le simple examen des petits trucs que j’ai pu écrire jusqu’ici, et des plus gros.
Une fois la question posée, il reste encore la réponse à trouver. Pour qui suis-je en train d’écrire ces pages ?
7 – Primus inter pares
2 août 2011
Quelle genre de pétard est-ce que je vais remonter ? Une chose est sûr : si ça saute, ça libérera de quoi me remettre la carène à neuf.
Plus je creuse en moi, plus je ramène de terre concernant les strates précédentes. L’archéologie personnelle change de couche sédimentaire sans prévenir. En consultation, Anne me laisse dérouler mes souvenirs. Relations avec mes parents, image du père, règles de vie familiale, plaisirs pris ensemble, ou absence de plaisirs. Ce qui semble s’en dégager, c’est un père transformé en mythe envahissant. Un surhomme, qu’il fallait à la fois respecter dans sa grandeur, satisfaire dans ses aspirations de fierté transmissible, challenger sans arrêt sur ses terrains d’excellence, mais surtout ne jamais égaler, encore moins dépasser. Tant que je serai là, tu ne seras pas un homme, mon fils ! C’est le point de vue d’Anne, certes, mais je suis obligé de reconnaître qu’elle déduit ceci de ce que je lui dis. On peut donc affirmer que ses conclusions sont les miennes, elle fait juste la traduction intelligible d’éléments dont je n’avais pas conscience et ne pouvais pas formuler. Il m’aurait fallu le recul dont mon moi enfant ne disposait pas alors. Et le filtre technique dont ce moi adulte (et encore…) ne dispose pas non plus. Il fallait qu’un professionnel de la psychologie écoute et révèle, non pas ce qui s’est réellement passé dans cette famille, mais ce que j’y ai vécu. Pas la même chose. Posez la question à ma mère, la sauce n’aura pas le même goût. Le projecteur changera d’axe et le décor révélera d’autres zones d’ombre. Un classique.
Pour ma part, une fois la surprise et la douleur passées, l’acceptation me force à voir cette enfance sous un jour intéressant. Constructeur. La question qui m’intéresse maintenant, c’est de savoir ce qui apparaîtra si je place le projecteur plus loin. Dans le public. C’était mon projet de départ, un peu narcissique : partir à ma recherche en relevant les traces de mon père chez les autres. En fait, j’ai bien l’impression qu’en ce qui me concerne, seuls mes propres souvenirs et mes impressions comptent. Le point de vu extérieur ne changera pas l’impact de ce que ma mémoire a construit. Savoir aujourd’hui ce qui s’est réellement passé alors n’affectera pas mon architecture personnelle, même élaborée sur une erreur d’interprétation. Mais j’ai envie de confronter les approches, de changer quelques axes, de me faire surprendre par celui qui n’a été un papa que pour moi.
Qui a vu mon père flancher ? Qui a repéré les signes de la maladie avant même que ma mère ne les voie ? Comment était-il perçu autour de nous ? Était-il vraiment le surhomme qu’on m’a servi, celui qui tutoyait Dieu depuis le sommet des montagnes ? Ou alors cette image n’était-elle qu’une construction familiale pratique, justifiant tout l’édifice ? Ou était-il encore autre chose : un primus inter pares élevé au rang de leader charismatique par une clique de seconds couteaux bien heureux de se reposer sur un homme fort, celui qui maîtrisait, qui savait, qui guidait, et qui les faisait paraître plus grands à son contact à mesure que leur discours à tous le grandissait artificiellement. Je sais qu’on ne m’en parlera pas ainsi. Il faudra que je cherche sous les phrases. À part peut-être chez Rabouin.
Rabouin, c’est un personnage. Il a bâti sa propre légende sur des bons mots, des blagues à la Audiard, une façon de raconter qui faisait passer chaque balade pour un événement digne d’Hollywood. Pour autant que je me souvienne, il a toujours été derrière. Le second, moins fort, moins engagé. Celui dont mon père avait osé me dire, dans un mouvement d’humeur, qu’il lui avait gâché une course par simple pétoche. En plus, dans ce microcosme d’egos culminant à quatre mille mètres, il était sans doute le seul à être plus petit que mon père. Plus dense aussi. Rond et musclé comme un lutteur, façon Lino Ventura de poche. Des muscles à crampes, comme il m’avait dit lui-même un jour que je m’extasiais, tout gamin, sur ses biscottos. Un expert en judo. Taillé pour ne pas tomber, centre de gravité près du sol. Mais surtout, il est celui qui parle. Dans sa légende personnelle, il avait mis un collègue en fauteuil roulant pour une blague par derrière qui avait entraîné un mauvais réflexe de sa part. En montagne, c’est toujours lui qui a la bouteille de Côte du Rhône dans son sac. Et une entrecôte plutôt que des pâtes lyophilisées. Il fumait la pipe. Je l’ai vu en refuge, taper une Gitane Maïs au gardien, déchirer le papier jaune d’un coup d’ongle et bourrer sa bouffarde du gros gris qui en tombait. Il m’a toujours fait rire. Il élevait des chiens de traîneaux, des vrais, des malamuth et des husky qui avaient les yeux de Marie-Odile. Il avait deux filles, une un peu handicapé, de mon âge ou presque, qui est morte, et l’autre qui lui a causé bien du souci. Il a passé au moins quatre ans sous dialyse avant de se faire greffer un rein. Depuis la mort de mon père je ne l’ai revu qu’une fois. Lui toujours rigolard avant, il avait l’air gêné. Qu’est-ce qui le bridait ? On a des choses à mettre à plat. C’était un petit costaud, ça doit être un petit vieux maintenant. Je dois pouvoir approcher sans risque. Mon mètre quatre-vingt-sept bien huilé contre son mètre soixante greffé. Idiot d’y penser comme ça, mais symptomatique. J’ai un peu peur. Et c’est cette peur qui m’y pousse. Un jour j’irai. Un autre jour.
Peut-être faudrait-il que je m’entraîne. Pas sur du plus facile – qui est facile, lorsqu’il s’agit d’enquêter sur un mort trop proche ? – mais sur du plus accessible. Rabouin, c’est bien, c’est un copain de mon père, mais c’est surtout un type que je côtoyais quand j’étais un gamin. J’ai grandi depuis, mais pas dans ma relation avec lui. Il y a un risque que je me retrouve tout gosse à écouter ses blagues sans le moindre regard critique, en oubliant de poser les questions qu’il faudrait. Il est malin le Rabouin. Alors que Vincent et Yvan…
Il faut remonter un peu en arrière. À ce jour où j’ai entendu mon père de loin, dans une conversation avec des amis, dire que la seule déception de sa vie c’était son fils. Sur le coup c’est dur. D’autant que c’était faux. Je sais maintenant qu’en affirmant ça il s’amputait la vie de bien d’autres déceptions. Et surtout que cette déception filiale ne concernait qu’un seul domaine, la montagne.
La montagne ! Là où il était le plus grand. Je n’ai jamais suivi. Ou pas comme il aurait voulu. En fait, ce qu’il voulait était impossible, et il me semble maintenant avoir pris, à l’époque, le seul chemin ouvert : celui de la fuite. En montagne, mon père était très fort. Pas une légende, un fait. Ce qu’il aurait voulu, c’est que je sois aussi fort que lui – un second lui-même façonné par ses soins – mais que jamais je ne l’égale. Être parfait, mais rester derrière. Ma fuite l’a laissé un peu seul face à cette contradiction. Il l’a résolue à sa manière : en prenant non pas un fils de substitution, mais deux.
Vincent, le jeune fou prêt à tout, scandaleusement doué, musicien, skieur, grimpeur, montagnard et trompe-la-mort. Toujours rieur, toujours partant, mais rarement là. Parce que déjà ailleurs. Ces week-ends de fureur pour mon père, quand il avait tout préparé, chargé la voiture, et que Vincent appelait pour annuler la course au dernier moment, pour cause de fête la veille ou de copine suivie en Bretagne. Vincent, c’était une promesse tenue parfois, qui avait le droit de décevoir parce qu’il n’était pas moi.
Yvan, tout l’inverse. Là où Vincent était petit, blond et souriant, Yvan était grand, massif, brun et renfermé. Râleur, même. « Tous des cons ! » était et reste encore la charpente de sa conversation. Mais fiable, obsédé par la sécurité jusqu’à la lenteur. « Le gros », comme les autres l’appelaient. « Qu’est-ce qu’il glande, le Gros ?! », entendu dans les falaises, alors qu’Yvan, perché sur la pointe des chaussons, cherchait le meilleur placement d’un coinceur pour assurer la cordée. Cela pouvait prendre jusqu’à vingt minutes. Mais ça tenait. Yvan qui pouvait être drôle, mais par surprise. Et qui cachait ses douleurs par soupirs quand Vincent les faisait exploser avant qu’elles ne gonflent trop.
Voilà, deux faux fils pour un vrai. Arithmétique du déni. De mon père ou de moi, qui refusait l’autre ? Chacun s’était sans doute arrêté à la moitié du chemin. Moi pour me protéger d’un mythe, et mon père pour l’entretenir. Une seule fois il a suivi une de mes compétitions d’escrime. Satisfait sans doute de me voir perdre assez tôt, il n’a plus jamais eu besoin de vérifier que même là il était le plus fort. C’est tiré par les cheveux, mais en délégitimant ma pratique (l’escrime, sport en salle homme contre homme, n’a aucune valeur pour un surhomme qui s’attaque aux géants de la nature et en triomphe) il me maintenait en dessous de son image personnelle, même lorsque j’ai commencé à gagner, plus tard. J’aurais pu remporter des concours d’empilage de cubes sans être plus ridicule à ses yeux.
Tout ceci n’est que mon point de vue, du souvenir dilué dans mes expériences plus récentes. Comment Vincent et Yvan avaient-ils vécu cette période ? Quelle image avaient-ils gardé de mon père ? Il faudrait leur demander. Et avec précautions.
Lors de l’annonce du décès, ma mère avait voulu protéger les autres de ce suicide. Comme si eux ne pouvaient pas encaisser, alors que c’était elle. Mais nous avions dû l’avouer à Vincent. Dès le lendemain matin, il avait débarqué chez nous. Pas en larmes, en colère. Et il avait attaqué bille en tête. « Maintenant vous me dites la vérité ! » On l’a lui avait dite. Il s’était effondré. Moi, j’avais déjà passé le cap de la douleur et de la colère, en surface du moins. Le trajet Paris-Annecy en train m’en avait purgé. Seul sur mon siège, la tête collée cotre la vitre, j’avais pleuré et insulté mon père. Salaud ! Pourquoi tu nous fais ça ?! Pourquoi tu me lâches ?! Je m’étais aussi défait d’une tristesse empathique qui me faisait sentir le désespoir de ses derniers instants. Quand la douleur est trop forte, quand en finir n’est même plus un choix. Ce mélange de rage et d’affliction m’avait essoré les sentiments. Les urgences à régler m’avaient tenu debout, sans penser à autre chose. Et une colère sourde contre ma mère, à causse de ce mensonge exigé, avait pris le relais.
Vincent, lui se prenait le suicide de plein fouet. Lorsqu’à l’église le cercueil a franchi le seuil, il a couru derrière et déposé un dernier baiser.
6 – Dans des yeux bleu esquimau
30 juillet 2011
Au second rendez-vous chez Anne, je commence à déballer mon sac. Avec l’impression de refaire le même travail qu’il y a sept ans chez cet autre psy que j’avais quitté au moment où il proposait, soit d’arrêter, soit de passer à la psychanalyse de fond en augmentant la pression à deux séances par semaine. La pression psychanalytique ? Anne a un sourire entendu, l’air de dire « Eh oui, il y en a qui ne dispose pas d’autre méthode. » J’ai envie de la croire. J’ai envie lui confier les rênes, pour qu’elle aide l’attelage à franchir le gué. Est-ce que mon père l’a eu cette pulsion, cette envie de faire confiance ? Et dans ce cas, sur qui s’est-elle ancrée ? Pas facile d’en savoir plus aujourd’hui. Mais je sais que parfois il pleurait avec d’autres. Ses fils de substitution, comme il m’arrivait de les appeler avec un sentiment bâtard de jalousie et de soulagement : ils me volaient mon père, mais grâce à eux je n’avais pas à le suivre dans ses défis montagnards absurdes. Vincent et Yvan, deux costauds chacun dans son genre, et qui trouvaient aussi leur compte dans la déception de mon père incapable d’attirer son propre fils vers la montagne. À sa mort, ils m’en ont sans doute voulu de leur statut d’orphelins inavoués. Comme si j’étais coupable de ne l’avoir pas retenu, ou de l’avoir laissé charger ces faux rejetons d’une partie du fardeau. Ils avaient pourtant le meilleur, ces frères extérieurs qui profitaient de mon père uniquement dans les dimensions qui les intéressaient : montagne, parapente, rigolade, un peu de déprime parfois mais sans le saccage de l’image paternelle. On s’était partagé le travail à parts inégales. Je suis si peu fils unique, finalement… Anne va avoir du mal à débrouiller l’écheveau (les chevaux ? ces Trois Chevaux de Erri De Luca que chacun a le temps d’enterrer dans sa vie d’homme ?). Je la laisse faire, je suis déjà passé par-là et le jeu répété des accusations et des culpabilités me fatigue d’avance. Est-ce que ces fichus médocs font bien leur boulot ?
Après quinze jours de traitement, je suis retourné voir Marie-Odile. J’étais partagé : le miracle initial – celui des cachets, pas celui de la psy – n’avait pas duré. Après quatre ou cinq nuits sans problème d’endormissement, j’avais de nouveau pris du retard de sommeil. Les tours d’horloge, minuit, une heure, deux heures… avant de plonger pour un bref coma qui m’éjecte tout suant dans la réalité dès cinq heures du matin. Avec en plus l’interrogation persistante : mais pourquoi donc cet hypnotique n’a-t-il plus aucun effet ? Question qui se creusait en : si ce qui est censé me faire sombrer comme une bûche ne me fait même pas vaciller, qu’est-ce qui marchera ? Comment je vais m’en sortir ? Exactement l’impression que m’avait décrite mon père lorsqu’un charlatan l’avait déclaré guéri alors qu’il était au plus mal. On ne sait plus vers qui ou quoi se tourner. D’autant que le manque de sommeil en lui-même n’est pas dramatique. Ne pas dormir du tout le serait. Mais deux ou trois heures par-ci par-là, même sur une longue période, permettent d’éviter la folie. Pas d’éviter la fatigue, celle qui empêche de travailler, brouille les pensées, met dans un état de fuite permanente. Et les coups de blues qui reviennent, chaque après midi, quand les trous de la nuit creusent le jour.
Ce qui use le plus, c’est la pression externe. Savoir que si l’on ne dort pas assez, on ne pourra pas faire face aux obligations. Les plus douces : être attentifs aux enfants, rester un mari cool, assurer un coup au lit… Comme les plus rudes : affronter les clients, les lecteurs, ou simplement la route. Cette peur qui me prenait, en pleine insomnie, de mourir le lendemain dans un accident de voiture bêtement dû à ma mauvaise nuit ! Plus votre vie en dépend, moins vous pouvez dormir. Et là, avec les déplacements nécessaires, il y avait risque mortel. Disons que j’ai eu de la chance. J’aime bien la chance, elle m’a souvent aidé. Mais il ne faut pas que j’exige trop d’elle non plus.
C’est ce que j’explique à Marie-Odile. Elle me regarde de ses yeux bleu esquimau. Leur douceur et leur compassion semblent infinies. Elle a un sourire maternel qui rassurerait un condamné à mort dont l’aiguille cherche la veine. Mais elle n’a pas mieux qu’une tape sur l’épaule : il faut continuer le traitement, laisser le corps accepter sa fatigue, ne pas se forcer à dormir mais s’autoriser à dormir. À chaque jour suffit sa peine. Tout travail mérite sommeil… J’ai presque envie de lui hurler « MAIS ÇA NE MARCHE PAS ! » Seulement on ne peut rien contre ses yeux, contre son sourire. Un flash : si mon père avait reçu le dixième de cette douceur, de cette compassion, peut-être aurait-il accepté de se soigner. La psychothérapie, c’est vraiment comme le dentiste : une violence qu’on se fait à soi-même en espérant souffrir moins après, même si le traitement fait mal. Pour vous faire accepter cette violence, il vous faut quelqu’un de persuasif. Une tape sur l’épaule peut suffire, si elle est administrée avec les bons yeux et le bon sourire. Quels yeux avait le médecin de mon père ? Avec quel sourire le renvoyait-il pleurer chez lui, en lui ayant augmenté les doses de lithium ? Il ne s’agit plus là de compétence, de formation à la psychothérapie, mais d’une empathie que certains maîtrisent, et d’autres non. Il me semble. Autrement, mon père aurait sauté le pas vers la guérison. Sa vie aurait continué. La mienne serait différente. Vous ne liriez sans doute pas ces lignes. Encore que…
Celle qui me regarde de ses yeux si doux affirme sans faiblir que chacun doit passer un jour ou l’autre par une dépression. C’est dans la nature de l’être. Mettre au jour ce qui refuse la lumière mais fait pourtant partie de nous. Il faut qu’il y ait ce noir, profond, et qu’on en prenne conscience, pour avoir une chance de l’éclairer. La mienne n’est, dit-elle, que ce sombre qui attend d’être lumière. Il va falloir bosser pour lui gratter un peu de clarté. Continuer les médicaments. Continuer de vivre et d’écrire, parce que ça aide et aidera les autres. Et retourner chez la psy.
Souvent, je me dis que je ne peux pas écrire ce truc tout seul. J’ai une bonne pelle à souvenirs, mais elle ne creuse pas assez large pour faire remonter tout ce qu’a pu être mon père. Et tout ce qui l’a conduit de façon prématurée dans une petite urne à cendres. Il faudrait aller voir ceux qui l’on connu, à des moments ou sous des cieux que je ne peux même pas imaginer. Heureusement, on dirait que la chance s’en mêle.
Il m’est arrivé un truc rigolo : à l’occasion d’une séance de dédicaces pour mon deuxième roman, le journal local a fait paraître un article avec, entre autres, ma photo et surtout mon nom. Avouons tout de suite que ça n’a eu aucun impact sur l’affluence en librairie. Mais au moins une conséquence intéressante. Le lendemain de la parution dans la presse, le téléphone sonne. Pas le téléphone familial, l’autre, celui sur lequel est branché mon fax pour usage professionnel. Une ligne dont le numéro apparaît en premier dans l’annuaire, avant le numéro de la famille. Une ligne utilisée seulement par ceux qui ne connaissent pas notre vrai numéro. Elle attire notamment – et filtre avec efficacité – tous les appels publicitaires. Autant dire que, même si j’ai branché un combiné dessus, je ne réponds jamais. Et pourtant, ce jour-là, allez savoir pourquoi, je décroche. Je me préparais mentalement à éconduire un pauvre employé d’une plate-forme d’appel, quelque part en Afrique ou en Inde, qui m’aurait accusé avec un accent épouvantable de m’appeler Monsieur Guidon alors que lui avait l’élégance de s’appeler François Martin (mon œil !). Au lieu de cela, une voix précautionneuse de petit vieux à l’élégance surannée.
— Est-ce que je m’adresse bien à Monsieur Gidon ? Je m’en veux de vous déranger, mais auriez-vous un lien quelconque avec Georges Gidon, que j’ai bien connu dans notre jeunesse ?
Un lien, oui, mais pas quelconque. Je suis son fils, et sans savoir pourquoi, cette voix me jette un seau de glace sur les épaules. L’impression d’avoir déterré l’urne en vidant une armoire. C’est un vieil ami de mon père, charmé d’apprendre que celui-ci a eu un fils, alors qu’il l’avait connu célibataire. Il me demande de ses nouvelles.
La glace s’épaissit, une véritable banquise sous laquelle je cogne en espérant crever un trou d’air. Et puis je me lance. Son ami, mon père, est décédé. Je n’ai pas pu dire mort. Question d’empathie avec la distinction de cette voix, peut-être. Le vieil homme accuse le coup. « Un accident de montagne, sans doute ? » espère-t-il. Tant pis, je me lance, avec presque de la brutalité, malgré l’âge et la probable classe du bonhomme… Non, pas un accident. Pas en montagne. Un suicide. Une dépression mal soignée. Silence sur la ligne. En face, la bonne éducation prend le dessus. Condoléances, question sur le quand, sur le qui il avait épousé, sur le où habitaient-ils… Et puis mon interlocuteur dévisse complètement. Un moulin à parole qui remonte le temps à tire d’aile et me dévide tous ses souvenirs de campagne, comment mon père qui faisait équipe avec lui et un autre lors d’un rallye du Club Alpin à travers les Aiguilles de Chamonix les avait empêché d’accéder au classement parce qu’il était allé bêtement se casser une cheville, seul dans une autre face que personne n’osait aborder et qui leur aurait donc rapporté plus de points s’il avait réussi, et comment il avait fallu l’hélicoptère pour l’évacuer, vous vous rendez compte, en 1962, déjà les secours par hélicoptère… J’ai fini par lui donner le numéro de ma mère. Il ne l’a pas rappelée.
Voilà. Il y a des gens qui ont connu mon père. Des autres gens, que je ne connais pas. Je ne les intéresse pas. Mais ils ont été marqués par lui. Assez pour prendre le téléphone et risquer de déranger un inconnu sur la foi d’un patronyme aperçu dans le journal, parce que le souvenir de ce petit bonhomme revient trop fort. Qu’est-ce que je suis là-dedans ? Je ne sais pas. Un déclencheur. Un porteur de nom. Ou rien. Et ce ne serait pas grave. Mais il faudrait que je creuse, en trouver d’autres, lancer des filets et voir ce qu’ils remontent. J’ai lu qu’en mer Adriatique, les chalutiers ne peuvent plus pêcher en drague de fond. Pendant la phase des bombardements sur la Serbie au cours de la guerre du Kossovo, les avions américains rejoignaient leur porte-avions dans cette zone et larguaient toutes leurs bombes à sous-munitions dans l’eau avant de se poser sur le pont : mesure de sécurité. Dix ans après, les pêcheurs remontent toujours ces explosifs au phosphore de la taille d’une canette de Coca, qui risquent de leur péter à la figure rien qu’en vidant le chalut dans la soute. Quelle genre de pétard est-ce que je vais remonter ? Une chose est sûr : si ça saute, ça libérera de quoi me remettre la carène à neuf.
5 – Les surprises, ça surprend
28 juillet 2011
Cette même honte que je ressens, à peine sortie de la consultation, dans la pharmacie où je tends mon ordonnance entachée d’hypnotiques, d’anxiolytiques et d’antidépresseurs. L’image ne cadre pas avec ce que je suis dans ma tête. Ni avec ce que je crois projeter. Je m’imagine comme d’habitude, peut-être mieux que d’habitude puisque j’ai mon pantalon jaune pétant que seul un publicitaire peut oser, mon t-shirt éclatant rehaussé de motifs maoris, un fond de bronzage datant des vacances et la démarche travaillée par quarante ans de pratiques sportives diverses. Successman. Qu’est-ce que je fous avec cette ordonnance ? Avec ce besoin d’aide chimique et psychologique ? Qu’est-ce que j’attends de plus que ce que j’ai déjà, comme un caprice pleurnichard ?
J’ai failli m’enfuir en déchirant cette condamnation à dépression. Le courage est à la hauteur de chacun. Mon père en avait pour affronter des parois dont même la glace se détachait. Sa limite a été de se faire soigner : il ne l’a pas franchie. Je pète de trouille en falaise à l’idée de dévisser alors que je suis assuré sans danger, OK, mais j’assume cette chute-là. J’ai tendu l’ordonnance, pris les médicaments et commencé le traitement. Dans la tête aussi.
J’ai rappelé Anne, la psychothérapeute. Avec un jour de retard, soit à la limite de l’acte manqué. Le deuxième rendez-vous est pris. Je ne sais pas dans quoi je me lance. Bien qu’on me répète sans arrêt que je suis un adulte responsable, je sens un carcan de règles infantilisantes se refermer sur ma vie.
Qu’est-ce qui a pris à mon père de ne pas se soigner ? De ne pas se donner une chance en affrontant le problème ? Les problèmes de travail, ça se règle au travail. C’est difficile, mais on peut. Rencontrer ses chefs, parler aux collègues, chercher un autre job. On peut ne pas souffrir au boulot. Pourtant, ceux qui souffrent sans oser bouger, bouger vraiment, sont les plus nombreux. Parce que c’est difficile et qu’en plus ça ne marche pas toujours. Les problèmes de dents se traitent chez le dentiste. Là c’est pareil. On attend souvent trop longtemps. Et puis on finit par y aller, tout impatient du miracle, même si c’est difficile, même si ça fait encore un peu peur, même si ça fait mal sur place. Parce qu’on sait – ou on espère – avoir moins mal après, connaître le miracle. Les problèmes de santé se soignent chez le médecin. Là, on y va sans attendre. On saute même une matinée de boulot pour aller se faire diagnostiquer un rhume sans gravité. Parce que c’est sans risque ? Sans douleurs ? Sans implication morale ? On ne vous regarde pas de travers pour être allé chez le médecin. Vous étiez malade ! Il faut abuser un bon peu pour que ça finisse par se voir. D’un mal à l’autre, pas la même image sociale ou intérieure, pas la même réaction.
Alors c’est normal, pour tout ce qui concerne la caboche, le blues, le coup de tozon, on ne bouge pas. Ou mal. Mauvaise image. On contourne le problème pour ne pas avoir à affronter le regard de ceux qui pourraient vous juger. « Docteur, donnez-moi quelque chose pour m’aider à dormir. » « Docteur, j’ai des angoisses, y aurait pas un cachet pour ça ? » Oui, y a des cachets pour ça. Le problème, ce n’est pas la pharmacopée, c’est le médecin. Il vous écoute vous plaindre, vous prescrit l’anxiolytique ad hoc, vous rassure avec une tape sur l’épaule et augmente les doses si ça ne va pas mieux. Mon père a tenu plus de dix ans comme ça. Ordonnance et tape sur l’épaule, comme soutien psychologique : efficacité garantie. Pour vendre du cercueil.
J’ai l’air en colère. Peut-être parce que je le suis encore, ou parce que l’étendue des solutions possibles pour gérer ma propre dépression ravive cette colère contre ce qui s’est refermé sur mon père. Il va falloir que j’arrête d’en vouloir à ceux qui l’ont laissé plonger, ou qui lui ont lancé des bouées crevées. D’abord parce que j’en fais partie. Pas facile de prendre son père entre quatre yeux pour l’envoyer chez le psy. Surtout lorsqu’on évite de lui parler de choses sérieuses depuis des années. Et puis, ce n’est pas le rôle normal d’un fils. Le fils écoute les conseils du père. « Ne va pas bosser dans l’industrie, mon fils, c’est pas drôle et ça paye pas ! » « Fais toujours une clé d’arrêt sur ton nœud de chaise, sinon il risque de glisser, mais ne fais pas ce nœud de 8 tellement à la mode : si tu prends un gros vol il finit serré béton, alors que le nœud de chaise tu peux le faire et le défaire d’une seule main, si besoin. » Un bon fils écoute son père, fuit l’industrie et ne cède pas aux sirènes du nœud de 8. Il ne lui affirme pas sans détour que les coups de blues se soignent sur un divan en plus des médicaments. Voilà pour ma responsabilité.
Celle de sa femme ? Pourquoi pas… Elle était peut-être la mieux placée pour lui conseiller le bon mouvement. Mais allez savoir ce qui se passe dans l’intimité d’un couple. Ce qui se dit et ce qui s’évite. Et puis, imaginez qu’elle y ait trouvé son compte, à voir son mari si fort, si supérieur, ramper dans sa douleur. Excuse-moi d’écrire ça, Maman, et encore plus de l’avoir pensé. Je suis là pour creuser, je creuse. On ne sait jamais ce qui se passe dans un couple, surtout quand on ne sait pas ce qui les a réunis et ce qui les soude depuis. Les surprises, ça surprend.
Et il y a tous les autres, le toubib, bien sûr avec sa tape sur l’épaule, les praticiens des médecines alternatives. Pas les bons, mais les hésitants qui troquent l’honnêteté contre une fausse assurance. Ils dansaient autour de mon père comme dans une pièce de Molière, avec leurs herbes, leurs fioles à énergie, leurs baguettes de sourcier, tout ce qui leur permet d’enfumer le blaireau sans faire reculer le problème. Tous ils ont dit, de bonne foi sans doute, pouvoir l’aider. Aucun n’a eu le courage d’avouer ses limites et de le pousser chez un psy. Un bon. Et je leur en ai longtemps voulu pour ça. Plus maintenant. Le temps passe, la colère s’estompe, on voit les choses autrement. Je ne crois pas au destin, mais j’ai appris une chose, par expérience, même si la formulation n’est pas de moi : on porte un sac de pierres sur le dos, un sac qui pèse sur la vie. Certaines pierres sont là depuis longtemps avant notre naissance, ce qui ne nous empêche pas d’en ajouter d’autres, bien à nous. Le sac de mon père était devenu trop lourd. Sa dépression le lui disait. C’était le cri du sac, trop plein de pierres. Il aurait pu en laisser quelques-unes sur le bord du chemin. Avec un peu d’aide, il aurait même réussi à retrouver un poids supportable. Mais personne autour de lui n’était responsable du taux excessif de remplissage du sac. Alors voilà, on se débarrasse de la colère. On se concentre sur l’avenir. Et il y en a.
J’ai vu le dentiste. C’est une image bien sûr, mais le miracle a bien eu lieu. Prise scrupuleuse des pilules à doses et heures dites, et ça va mieux. Sauf le premier soir, mais sans drame : cela s’est finalement transformé en gag. Le déclencheur de sommeil qui devait me faire tomber en moins d’une minute dans mes six heures de sommeil contractuel n’a pas fonctionné. Mauvais bouton, ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Une fois le comprimé avalé, ma femme me surveillait, attendant d’un air goguenard que je m’effondre. On se regardait, on pouffait de plaisir anticipé : le tigre insomniaque allait se transformer en loir dans les secondes qui suivaient. Ou les minutes. Ou les heures. Finalement, Valérie a plongé avant moi et je suis resté à veiller dans le noir, partagé entre l’envie d’en rire (moi y’en a plus fort que les médocs !) et celle de pleurer. Brutalement, ça m’a rappelé un soir de douleur sur une dent cariée quand j’avais cinq ou six ans. Mes grands-parents chez qui je dormais m’ont gentiment donné un Aspirisucre, ces comprimés d’alors qui calmaient comme un bonbon. Pour plus d’efficacité, je l’avais appliqué directement sur la carie, suçant le maximum de produit à travers le trou. Le sucre assassin droit sur le nerf. Une explosion de douleur à hurler. Mais je hurlais surtout à la trahison : ce truc censé me soulager me faisait encore plus mal. Et voilà que le déclencheur de sommeil me trahissait aussi. Jamais je ne me suis senti aussi proche d’un clown triste, à sangloter de rire.
Heureusement, le miracle annoncé s’est finalement produit, avec juste un jour de décalage. Bonheur très opportun. Je dors mieux, un peu, le blues quotidien s’estompe, la confiance revient, ce qui me permet d’affronter avec un peu plus de succès les retards de boulot accumulés.
Au second rendez-vous chez Anne, je commence à déballer mon sac.
La suite ici
4 – Mes médocs, doc !
26 juillet 2011
… Et cela me confirme dans l’idée qu’un livre ne sauve personne, à part peut-être son auteur.
De toute façon, ce genre de livre serait-il arrivé jusqu’à mon père ? J’ai du mal à me rappeler si nous en avions discuté ensemble. Il lisait beaucoup, avec curiosité. Pourquoi pas ce livre-là ? Je me souviens des départs en vacances, la voiture surchargée de planches à voile, de kayaks et de matériel de camping, où il trouvait encore la place de caser une valise pleine de bouquins. Que des romans, historiques pour la plupart, mais aussi policiers, voire SF. De la distraction. Je le revois sur un siège de toile au ras du sable, face à la mer sur une plage sauvage en Corse, lire jusqu’à ce que le soleil disparaisse avec sa lumière. La question qui me vient maintenant : pour échapper à quoi ? La maladie n’avait pas encore fait son nid. Ou alors elle creusait, déjà.
Même s’il avait lu ce Chemin le moins parcouru, il n’aurait pas vu de psy. Il ne voulait pas, et pas seulement à cause de sa mère ou de la responsabilité qu’une thérapie aurait pu lui faire porter. Je crois qu’il ne voulait rien changer. Il était au plus mal, à en sangloter, mais l’idée de remettre quoi que ce soit en cause pour en sortir le faisait souffrir encore plus. On peut sans doute dire que la maladie se protégeait en lui. Un parasite qui réussit à dissuader son hôte de l’extirper. Jusqu’à le tuer. Mais j’ai une chance : je suis prévenu et je m’y prends avec un peu d’avance sur la bête.
Le problème, ce n’est pas tant d’aller chez le psy. Au contraire, il vient un moment où le plus dur c’est d’attendre d’y aller. Rendez-vous pris, on commence à y croire. Pas une solution, mieux : un miracle. Le psy peut tout, comme le dentiste quand la rage de dent rend chaque seconde plus longue que la précédente. Le dentiste est un magicien qui va vous soulager d’une piqûre et d’un coup de fraise. Le psy n’a pas d’anesthésie, et sa fraise est une pelle à creuser la douleur jusqu’à atteindre le terrain sain. On le sait. Mais savoir ne change rien. On attend le psy comme le messie. Je me demande pourquoi mon père s’est refusé cet espoir. Ce sentiment d’une possible amélioration me secoue depuis que j’ai pris le téléphone et composé le numéro. Est-ce que ce sera le bon ? Forcément… ou pas. Il paraît qu’on peut se tromper de psy, chercher longtemps la bonne personne qui fera résonner vos douleurs pour les remettre à votre diapason intérieur. Mais lorsqu’on a franchi le cap de l’appel, il faut que ça bouge, que le miracle ait lieu, qu’un dieu compatissant claque des doigts pour que le doute se sauve. Et la claque est rude.
Le premier rendez-vous a tout de l’erreur de casting. Je suis venu pour une anesthésie, et on me sert le discours de la méthode. J’ai juste le temps de dire que je ne dors plus ou presque depuis trois semaines, qu’il est temps que je me remette les neurones en ligne, et le psy, que nous allons appeler Anne par simplicité puisque c’est son prénom, me déroule son pedigree, sa ligne de conduite, sa supervision par d’autres psys agréés, son principe de contrat avant/pendant/après, et ne me laisse plus en placer une. L’anti-psychanalyste, l’anti-lacanienne même, si je voulais faire celui qui s’y connaît (alors que non). Soixante euros pour entendre Anne se gargariser de sa technique sans m’écouter plus d’une seconde. C’est elle qui aurait dû payer !
Pourtant, ce qu’Anne m’a dit renforce l’idée que je me fais de la maladie chez mon père, et de ses stratégies de développement. Elle m’a dit traiter des gens « qui veulent que ça change, mais surtout sans rien changer ». Des gens qui veulent aller mieux, oui, mais changer ce qui leur fait mal, non. Or, d’après elle, c’est tout le nœud du problème : celui qui a besoin d’une psychothérapie, c’est justement celui dont les systèmes de défense arrivent à bout de course. Il a usé de béquilles toute sa vie – tout le monde le fait – et ces béquilles-ci sont dépassées. Soit elles ne le soutiennent plus alors qu’il veut marcher ou simplement rester debout, soit elles l’encombrent alors qu’il veut courir. Seulement, ses béquilles sont celles auxquelles il tient le plus au monde. Il s’appuie dessus avec succès depuis si longtemps ! Il ne veut pas en changer. Elles l’accompagnent depuis qu’il sait marcher, elles font partie de lui, il préférerait les rafistoler pour s’appuyer dessus encore un peu, pas les jeter. Les jeter c’est se jeter lui-même. C’est dur. C’est exactement, je pense, ce que voulait dire mon père dans « je n’ai pas besoin d’un psy qui me dise que tout est de la faute de ma mère ! » Sauf qu’en remontant à sa mère, il sautait probablement une case. Il ne voulait pas d’un psy qui lui dise – non que tout était de sa faute – mais qu’il pouvait changer ce qu’il était devenu et le faisait souffrir. Changer ce sur quoi il avait construit toute sa vie. Changer ce qui avait semblé si solide jusqu’ici, et pourtant prenait l’eau. Remettre en cause des choix anciens, comme celui de se marier, de fuir à la fois sa ville d’origine et les attendus de sa famille, fonder sa propre famille et donc orienter toute sa vie sous l’icône du pater familias, responsable, coupé de ses amarres, seul maître à bord, donnant à sa femme et à son enfant les moyens d’une vie dont lui-même se privait, abandonnant ses passions pour la raison.
Mais quelle raison ? Une raison universelle, ou une raison de circonstance qui se perdait quand les circonstances changeaient ? Littéralement, je pense qu’il perdait la raison : sa raison de vivre, ses choix de vie, ses efforts, tout cela se perdait. Et lui avec. Il lui aurait fallu la force de changer de raison, et il ne l’a pas eue, ou pas trouvée. Cette force, je pense que je vais la chercher. Pas tout seul, pas pour me sentir supérieur à mon père, mais pour que sa mort serve au moins à me détourner de son chemin. Me tourner ailleurs. Du côté de cette psy, peut-être. Si elle veut bien que je parle un peu aussi. Elle m’a laissé trois jours pour réfléchir, penser à sa notion de contrat, et la rappeler pour savoir si, oui ou non, je m’engage sur cette voie avec elle. Sur le coup, j’ai eu envie de dire oui, bien sûr. Mais si on me laisse trois jours de réflexion, il doit bien y avoir une raison.
Entre temps, je suis retourné voir le médecin. Quelqu’un qui puisse me prescrire de quoi dormir. Depuis quatre ou cinq semaines, je m’offre une cure de non-sommeil. Mon petit Guantanamo personnel. Efficace. Je lis plus, la nuit, au calme sur le canapé de la chambre d’amis. Je rattrape du retard culturel, Lovecraft entre autres. Et puis je travaille moins. Mal d’abord, puis moins : on ne rappelle pas deux fois à quelqu’un qui salope le boulot. Je fais pourtant de mon mieux, mais mon mieux baisse dramatiquement. Cerveau embrumé, noyé dans une ouate de so what. Je me relâche de tous les côtés. Tout en sauvant – je crois – les apparences. Faux avantage : j’ai l’air plus tranquille, surtout avec les enfants. On lit de la sérénité dans ma fatigue. Il me manque même l’énergie de me mettre en colère. Ou alors ce sont des explosions brèves et sèches qui sidèrent mes fils et me laissent sur le flanc. Je crève doucement, et c’est long, quand même la rémission de la nuit, ce temps disparu en sommeil, m’est refusée. Et je gamberge.
Mon père a-t-il eu le même problème de sommeil ? Je ne me souviens pas de l’avoir entendu se lever la nuit, purger le frigo ou épuiser la bibliothèque. Au contraire, il avait plutôt tendance à s’endormir sur les feuilletons télé ou sur les livres, qu’en conséquence il mettait des mois à finir. Une dépression sédative, donc. Mais je me souviens aussi de ce somnifère contre lequel il pestait parce qu’il avait la sale habitude de se coincer dans sa gorge quand il cherchait à l’avaler, ce qui retardait son effet et l’abrutissait au mauvais moment. Sommeil déséquilibré aussi chez mon père, donc. Chemins parallèles. Pour être sûr qu’ils ne se rejoignent pas, il faut que je précise, que j’y mette les mots.
Est-ce que je m’accorde le mot dépression ? Marie-Odile l’affirme, parole de toubib. Pas une petite déprime due à quelques heures de sommeil en retard. Elle s’y connaît, Marie-O, elle suit aussi mon épouse. Elle remet les choses dans l’ordre, redéfinit les causes. La dépression n’est pas une conséquence de mes nuits blanches. Si je ne dors plus ou mal, c’est dit-elle à cause de ce noir qui n’est pas encore lumière. J’ai bien aimé l’expression. Elle décrit une zone sombre qu’il faudrait traverser, mais sombre seulement parce qu’il me manque de quoi l’éclairer : connaissance, prise de conscience, analyse, décryptage… Certains passent de l’ombre à la lumière sans aide, d’autres se heurtent au mur de ténèbres et n’avancent plus. Ce serait mon cas.
Le coup est sévère. Je le sentais, on en avait parlé avec Valérie, mais ce passage à vide restait pour nous une simple déprime qui allait s’estomper dès que j’aurais fait une ou deux nuits complètes et papoté avec un psy compatissant. Erreur ! L’insomnie n’est qu’une crête émergée d’une vacherie plus profonde. Bien installée et pour longtemps. Il faut certes me faire dormir, et estomper la douleur du cerveau en manque. Mais ça ne suffira pas.
Rien ne sert de souffrir. Je le savais, je l’expérimente. Me voici dans le club des nombreux Français sous antidépresseurs. Nombreux, ridicules, coûteux. Et on refuse du monde. Il m’était déjà arrivé de me sentir du mauvais côté de la société. Lorsque j’avais dérapé sur cette plaque de glace en bas de piste, pour éviter une skieuse qui croisait ma route selon ce qu’on m’a raconté ensuite, et que j’étais allé m’encastrer entre trois sapins en me cognant la tête sur les fixations de mes skis déchaussés. Traumatisme crânien et amnésie, mais surtout le goût amer de la faute publique : pour une fois, l’idiot pathétique qui ne maîtrise pas sa vitesse, met sa vie et celle des autres en danger… c’était moi. La honte.
Cette même honte que je ressens, à peine sortie de la consultation, dans la pharmacie où je tends mon ordonnance entachée d’hypnotiques, d’anxiolytiques et d’antidépresseurs.
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3 – La faute à Woody Allen
24 juillet 2011
… Je l’ai longuement regardé marmonner sur son fauteuil, se redresser d’un coup pour crier un truc sans queue ni tête et puis laisser retomber les paupières comme un drogué. Il l’était. Et pourtant, même à ça j’étais un peu habitué.
Depuis des années son cerveau débranchait à la maison. Il faisait illusion avec les autres, les collègues de travail, les copains montagnards… Ça l’épuisait. Alors, chez nous, surtout devant la télé, il n’était plus là. Incapable de différencier les personnages d’un feuilleton, de recoller l’action à ce qui venait de se passer, de suivre des dialogues un peu rapides. Là, je me souviens en avoir bien bavé, en dedans. Adolescent peut-être pas plus difficile qu’un autre, mais qui n’avait plus rien à dire à son père. Plus envie de l’entendre non plus. Ses questions, surtout ses questions. Sans arrêt.
― Qui c’est celui-là ?
― C’est Starsky, papa.
― On l’a déjà vu ?
― Oui, c’est le héros, un des héros…
― Qu’est-ce qu’il a dit ? J’ai pas compris, tu parlais…
Mépris et colère. S’il l’avait fait exprès pour m’embêter, j’aurais mieux encaissé. Mais je sentais que c’était pour de vrai, et c’était dur. J’avais envie de le secouer. De lui crier « Arrête de brouter, sers-toi de ta tête ! » Ce ne doit pas être bon de ressentir ça trop jeune pour son père. Encore accru par l’impression qu’il n’était comme ça qu’avec moi. Ailleurs, en compagnie, il se tenait. Alors plus tard, la cure de sommeil, les vannes lacrymales ouvertes dans la voiture, ce n’était que la suite. Pas une nouveauté, juste une question de degré. Un pas de plus sur son chemin vers la mort. Celui que je ne vais pas suivre, promis.
Aujourd’hui, j’ai appelé une psychothérapeute. D’ordinaire, quand j’ai un coup de mou dans le moral, j’en parle à mon épouse juste pour qu’elle sache que ça passera. Comme celui-ci ne passe pas, elle s’est renseignée autour d’elle et m’a donné un numéro. Quelqu’un de bien, probablement, une femme d’une soixantaine d’années à ce que l’on nous a dit. Tant que je ne l’ai pas rencontrée, je ne peux rien affirmer de plus, sinon que le pouvoir et la responsabilité des thérapeutes me fascinent et me terrifient.
Un certain temps, vers dix-sept ans, j’avais caressé l’idée de faire médecine. Je m’y voyais bien, peut-être pour faire comme un type très sympa que j’avais rencontré et qui fut un temps fiancé à ma cousine. Mais il m’en avait dissuadé, sur une question de redoublants en masse qui allaient encombrer les bancs de première année à Grenoble suite aux grève contre la réforme Savary ; d’après lui je perdrais un an et il valait mieux l’employer à autre chose. J’ai employé l’année à autre chose, comme les vingt-cinq qui ont suivi. Sans conviction. Depuis que je fais de la publicité, je me dis qu’un mauvais publicitaire ne fait de mal à personne, alors qu’un mauvais médecin… mortel. Une façon de me consoler, mais pas seulement. Le pouvoir que prend le médecin sur le patient me semble à la fois magique et exorbitant. Le médecin sait, le patient a peur et doute. Le médecin soigne, le patient souffre. Il se crée une dépendance qui me paraît affreuse. Le médecin se trompe, le patient meurt, souffre encore plus, ou simplement ne guérit pas. L’état de patient, c’est l’abandon de ce qui nous constitue dans les mains et la compétence d’un autre. Au quotidien nous avons tout pouvoir sur nous-mêmes, ce que nous mangeons, comment nous nous entretenons, les écarts que nous autorisons à notre véhicule personnel. Mais dès que nous sommes malades, nous livrons toutes les clés à quelqu’un d’autre. En matière psy, cela me semble encore pire. Comme si le garagiste, au lieu de se limiter à réparer la voiture, mettait aussi les mains dans le conducteur. Voilà donc dans quel état d’esprit je compose le numéro de la dame. De l’espoir et de la crainte. Qu’est-ce qui va m’arriver ? Rien. Ça ne répond pas.
Mon père, lui, ne s’est pas soigné. Pas correctement en tout cas. Il allait pleurer chez son médecin de famille, un gentil gars près de la retraite, probablement bien désolé pour cet autre gentil gars qui venait lui gâcher du Kleenex pour une bête crise de la quarantaine. Il lui prescrivait un peu de médocs, parce qu’il fallait bien faire quelque chose. Il a aussi dû être à l’origine de cette superbe et magistralement efficace cure de sommeil à la maison. Il n’y pouvait rien.
Temesta, Lexomil, quoi d’autre ? Un mot gentil, une tape sur l’épaule en renvoyant mon père chez lui. Peut-être même une écoute, une vraie, mais sans réelle intention thérapeutique. Difficile de soigner les esprits lorsqu’on a déjà du mal avec les corps. L’âme humaine ne tient sans doute pas dans le Vidal. Et puis il faut encore que le patient le veuille : on peut soigner un chien ou un cheval contre son gré, pour un homme c’est déjà moins facile. Mon père avait une position assez arrêtée : il ne voulait pas perdre son temps avec un psy qui allait lui expliquer que tout était de la faute de sa mère. Mesurera-t-on jamais le mal que Woody Allen a fait à la psychothérapie en général ?
Pourtant, je n’ai pas souvenir d’un quelconque sentiment de mon père pour ma grand-mère. Ni amour, ni respect, pas même de lien. Les ponts semblaient coupés depuis longtemps. Avec sa mère, son père, tout son côté de la famille, il m’apparaît aujourd’hui qu’il réagissait comme un spectateur d’un théâtre interactif auquel il participait une ou deux fois par an, et lui tournait le dos sans être concerné le reste du temps. Je le comprends. Si on peut l’éviter, autant ne pas vivre un psychodrame permanent.
Dans cette famille-là, on est prof ou scientifique de père en fils. Notables du savoir ou mercenaire de la science appliquée, mais toujours du concentré de cerveau. Pour autant que je m’en souvienne, on est aussi physiquement bien charpenté, le verbe haut, l’assurance moqueuse, la pique toujours prête à saillir… On est blindé du cuir comme de la matière grise. Sauf ma tante, peut-être plus fragile, que j’avais vu s’effondrer en criant et en se frappant la tête quand la moquerie de trop avait percé la carapace. À part les visites imposées – repas de la Saint Sylvestre – qui tournaient à la joute verbale sur des bases aussi solides que la cuisson du gigot ou la comparaison du petit pois surgelé face au petit pois frais, tellement moins farineux, mon père nous évitait ça.
Mon père le petit dans cette famille de grands. Il culminait à un mètre soixante-huit, ce qui l’a fait appeler Georget avec autant de condescendance que d’affection jusqu’à ses cinquante ans. Mon père le dévoyé par l’industrie, ingénieur de production dans cette famille d’intellectuels. Mon père l’alpiniste passionné dans cette famille de géologues où la montagne n’est qu’un passionnant objet d’étude. Mon père qui avait épousé une femme plus grande et plus âgée que lui, musicienne en plus, et même pas bachelière, dans cette famille où la femme se doit d’enseigner aussi, dans les matières de l’homme, mais à niveau moindre, quand même, et surtout se taire. Oui, jusque dans son mariage il avait tourné le dos à cette ambiance. Mais n’avait pas pu s’en dégager complètement.
Se soigner, chercher les causes du mal, l’aurait peut-être ramené à cette enfance sans liens, qu’il me racontait confiée toujours à une bonne alors que ses parents poursuivaient ailleurs d’autres combats. Il ne voulait pas. Dos tourné, incapable de regarder par-dessus son épaule. L’ombre qui rode s’est étendue sur lui.
La psychothérapeute a fini par rappeler. Marie-Odile, le médecin qui nous avait donné son numéro, m’avait bien dit de me réclamer d’elle. Il faut sans doute un Sésame pour se faire aider. J’avais laissé un message, puis un autre, avec trois jours d’écart. Sans réponse, j’avais commencé à croire que je ne méritais pas son attention. Que je n’étais pas assez atteint. Il y avait en moi l’espoir d’une rémission, cohabitant avec la crainte du faux diagnostic. On m’abandonnait alors que j’étais au plus mal. Je faisais tant d’efforts pour le cacher que mon état réel échappait même à une professionnelle. En fait, elle était juste en vacances.
C’est donc une psychothérapeute. Il paraît que pour un homme, c’est mieux. J’ai déjà vu un psy voilà sept ans, sur quelques mois, et j’en garde un souvenir très positif bien que cela n’ait manifestement pas suffi. Celle-ci me rappelle. Elle me propose tout de suite un rendez-vous et me demande mon adresse. Elle va, dit-elle, m’envoyer un plan pour que je trouve son cabinet sans problème. Je suis déjà allé voir sur Google Maps et j’ai pu constater que c’est compliqué. Elle le sait et sait aussi anticiper la difficulté. Comme si le chemin jusqu’à l’aide psychologique était d’abord long et tortueux, jusqu’au moment où le thérapeute, dès le premier contact téléphonique, fait ce qu’il faut pour l’aplanir. Ce chemin, mon père ne l’a pas parcouru.
En relisant cette dernière phrase, je me rappelle un livre que j’avais lu vers vingt ans : Le Chemin le moins parcouru. L’auteur, un américain sans doute, racontait tous les bénéfices qu’il avait tirés d’une thérapie et concluait que tout être humain devrait en suivre une, avec autant de simplicité et d’évidence qu’on apprend à marcher, à lire, à compter. Sans cela, le chemin vers soi-même continuerait d’être le moins parcouru, alors que c’est celui qui conduit vers l’autre, vers le bonheur, vers je ne sais quoi encore de radieux. Sur le coup, j’avais apprécié le compte rendu objectif – au moins en apparence – d’une thérapie et de ses effets. Mais moins la conclusion. Aujourd’hui, je me demande. Et cela me confirme dans l’idée qu’un livre ne sauve personne, à part peut-être son auteur.
A suivre ici (clic)
2 – Hypoglycémie mentale
22 juillet 2011
… Pour autant que je m’en souvienne, la première trace visible remonte à un week-end de ski à Tignes.
On doit être en mars, le jour traîne, je suis encore trop jeune ou pas assez costaud pour faire la fermeture des remontées. Ma mère et moi sommes redescendus à la voiture. Je n’ai rien vu ni entendu sur le moment, mais en recollant les souvenirs, je pense qu’il y a eu une prise de bec entre eux quand nous l’avons laissé. Ils se sont quittés sur une fâcherie. Il y en a souvent sur les skis. Ma mère a eu suffisamment d’accidents graves pour exagérer la prudence. Il lui arrive parfois de déchausser et de remonter à pieds lorsqu’elle estime que l’itinéraire de mon père est trop risqué. Mais avant cela, combien de remarques, de récriminations, de précautions ostentatoires comme des signaux de tempête ! Et puis le claquement sec des remarques de mon père sur la sécurité, la facilité et le plaisir gâché. Puis l’insistance de ma mère pour que moi je la suive malgré les sarcasmes paternels (« Tu ne vas quand même pas passer ta trouille au petit ! »), parfois même ses larmes, avant qu’elle tourne casaque. Son air détaché lorsque nous la retrouvons sur la piste, plus tard, montrant combien elle s’amuse plus dans ces virages sans danger. Et le bonheur triomphant de mon père, sur l’air de « Tu vois bien que ça passait ! »
Ce soir-là, je suis sans doute assez fatigué pour la suivre. Lui a continué. Profiter de la dernière rotation du télécabine et refaire une Tovière. Le mur de bosses, en fermant avec les pisteurs. Nous l’avons attendu, longtemps. Et parlé. Les souvenirs confus font remonter les bribes d’informations lâchées par ma mère, pleine de précautions, veiller à excuser sans ternir l’image de Dieu le père. Pour elle, il est comme ça à cause de problèmes au travail, il ne faut pas lui en vouloir, être patient. Elle ne dit pas dépression, elle dit tristesse et soucis. Elle dit ce qu’elle peut pour me rassurer alors que je ne vois pas de problème. J’ai quoi, douze ans ? Moins, sans doute, et pas encore l’attitude rebelle qui explique tout par la connerie des adultes. Mais il faut prendre les devant. Ma mère essaye sans doute de me faire comprendre que mon père était malade de la tête. Malade, pas responsable, ni méchant, ni con.
À l’époque, pas de téléphones portables. Malgré l’allongement des jours à l’arrivée du printemps, le soleil s’est caché derrière les sommets sans que mon père débouche du plat en bas de Tignes-le-Lac. Les remontées ont fini de tourner depuis longtemps déjà, et leur immobilité jette un froid sur le silence du soir. Même en scrutant la face, aucun mouvement. Nous finissons par aller voir vers le bureau des pisteurs. Qui nous renvoie sur le cabinet médical. En entrant dans la salle d’attente vide, j’ai entendu gueuler une voix que je n’ai d’abord pas reconnue. Derrière une cloison mobile, pendant que deux pisteurs en sueur dans leurs tenues de neige bloquent le corps, un médecin tire de tout son poids sur le bras de mon père pour lui remettre l’épaule en place. Et mon père hurle. Un esprit simple dirait que c’est sa punition. Dérapage d’une pointe de bâton dans l’aval d’une bosse glacée, chute surprise sur le coude, luxation acromio-claviculaire. Sous le fatras de sentiments contradictoires, dont notamment une empathie douloureuse et la colère d’une fin de week-end gâchée, je sens aujourd’hui que s’est alors ancré en moi le lien direct entre pathologie psychique et traumatisme physique. La dépression, ça fait mal.
Oui, ça fait mal, et c’est dangereux. J’en ai fait l’expérience le week-end dernier. Une toute petite expérience. Nous étions allés grimper en famille à une petite falaise sympa, à vingt minutes de voiture de la maison. Beau temps, forme correcte, les enfants joueurs et agréables, l’aîné plein d’allant qui réussit une voie jusqu’au bout, sans pétocher ni râler. Sur la route du retour, j’ai failli nous envoyer dans le décor. Une envie de pleurer qui me vrille l’esprit, mes pensées qui m’échappent, pas moyen de me concentrer sur la conduite, les virages qui se rapprochent, mous comme dans un cauchemar. Je finis par demander à mon épouse de me parler, parce que je m’endors. Et en même temps je repense à mon père, une des dernières fois que je l’ai vu.
Même scénario, sortie falaise, bonne grimpe, aucun problème, et il s’effondre dans la voiture, à la descente. Incapable de conduire. Des larmes qui ne s’arrêtent plus. Il sanglote que sa vie est foutue, que même l’escalade ne lui fait plus plaisir, même ce dont il avait rêvé toute sa vie – grimper avec son fils – ne lui fait plus rien, qu’il n’a plus qu’à crever. Pas des paroles en l’air. Et à quinze ans d’écart je ressens les mêmes douleurs dans les mêmes circonstances. Sauf que je suis prévenu. Cela ne m’aide pas à mieux supporter, mais à éviter l’accident. La voix de ma femme me ramène ici et maintenant, dans un réel qui nous aurait ratatiné tous les quatre si j’avais laissé mon esprit chevaucher le noir.
Plus tard, quand les enfants sont couchés, j’avoue le gros coup de tozon. Et je lui parle de mon père. Valérie et moi nous sommes mariés deux ans après sa mort, comme si j’avais été libéré, ou propulsé dans l’âge adulte par sa chute. Valérie aussi a déjà connu la dépression. Et elle s’en est sortie. Sans moi. J’étais trop bête pour avoir pu l’aider à l’époque. Aujourd’hui, je l’ai avec moi, de mon côté, ça fait du bien.
Mon père aussi avait sa femme de son côté, mais ça n’a pas suffi. Pas de responsabilité sur ma mère, non. Rien n’aurait sans doute suffi.
En racontant à mon épouse ce que j’ai senti dans la voiture, ce noir larmoyant qui m’aspirait hors du présent et nous faisait risquer l’accident, je réveille ses souvenirs. On en discute. Psychologie empirique. On en conclut qu’après la rémission d’une belle après-midi en falaise, l’esprit libéré et diverti de ses angoisses y replonge d’un coup, sans garde-fou, rappelé par un câble de fond. C’est peut-être vrai. Je me demande ce qui se passe au niveau des neurones, des connexions, des transmetteurs. Comme une crise de manque après un afflux d’endorphines. L’hypoglycémie mentale qui suit l’excès d’insuline. Le mal après le bien. Ou peut-être pas, juste une question de pas de chance, de timing bancal. C’est mal tombé. Heureusement, je n’étais pas seul.
Mon père non plus n’était pas seul. Ce jour-là, dans la voiture, j’ai pris le volant pendant qu’il se vidait sans retenue. On peut dire que c’est mauvais pour la construction psychologique de l’enfant de voir son père pleurer comme ça, sans raison explicable, sinon valable. Mais non. D’abord, l’enfant avait dans les vingt-cinq ans, et puis il était un peu habitué. Je me rappelle une permission de Noël pendant mon service militaire. Retour de Berlin en Transal jusqu’à une base près de Paris, puis en train. Ma mère m’avait attendu sur le quai de la gare pour me prévenir que mon père était en arrêt de travail. En arrêt tout court : cure de sommeil, à la maison. Une sorte d’officialisation de sa dépression. Et pour moi, une semaine à voir mon père affalé dans un fauteuil, incapable de parler, d’aller aux toilettes seul, de tenir sa tête. Cure de sommeil, je croyais que ça se passait au lit. À dormir. Mais non, pas celle-ci. Cure d’abrutissement, plutôt. Juste assez de médicaments pour arrêter de penser et effondrer le corps. Je me demande maintenant s’il rêvait, et de quoi. Sur le coup, je ne me suis rien demandé. Seulement de la colère, contre lui. On me privait de ma semaine de ski. Faire le garde malade, alors que j’étais venu mettre à profit la forme physique acquise dans l’infanterie. Je l’ai longuement regardé marmonner sur son fauteuil, se redresser d’un coup pour crier un truc sans queue ni tête et puis laisser retomber les paupières comme un drogué. Il l’était. Et pourtant, même à ça j’étais un peu habitué.
1 – Sur le chemin de mon père
21 juillet 2011
Pour Valérie, Anne et Marie-Odile,
mes trois Parques qui ont su renouer le fil. Merci.
Et à la mémoire de mon père, bien sûr.
Mon père est mort à cinquante-quatre ans, des suites d’une longue maladie.
C’est l’expression consacrée, même si elle peut induire en erreur. J’approche de l’âge où, chez lui, le mal s’est déclaré. Forcément j’y pense. J’ai une chance de m’en sortir. Peut-être a-t-il eu la même. Qu’est-ce qui l’a empêché de la saisir ? Trop tard pour lui demander, bien sûr, mais je peux encore revenir sur son chemin en évitant la chute, faire parler les souvenirs, les passer au crible du temps et de la distance, jusqu’à en guérir. Parce que je ne vais pas mourir. Fin du suspense morbide. Je ne vais pas en mourir même si la maladie me creuse à hurler comme elle a creusé mon père, jusqu’à l’os, jusqu’à le tuer.
Il y a maintenant plus de quinze ans. J’arrive à évoquer sa mort sans tristesse excessive. Mon père est mort, c’est un fait, ce n’est plus un drame. Il me manque, un peu pour moi, surtout pour lui et pour nos enfants qui n’auront pas ce grand-père. Les bons jours, je pense qu’il aurait aimé les voir grandir. Qu’il aurait su s’y prendre. Il nous manque, mais je ne vais pas partir à sa recherche. Juste retrouver ses traces et tenter d’éviter de mettre mes pas dans les siens. Mais les traces sont brouillées, de colère, de larmes, et rincées par le temps. La mémoire varie. Elle me semble changer d’éclairage suivant l’humeur. Pour clarifier, je pense devoir m’adresser à d’autres, ceux qui l’ont connu, la famille aussi. Ceux qui ne savent pas forcément de quoi il est mort et qu’il va falloir affranchir, quinze ans après. Vérité rance, mais sans doute nécessaire. Je veux y arriver. Et aussi l’écrire, à chaud. Ce sera un livre. Un livre qui creuse la maladie pendant qu’elle frappe, et non après, quand tout est rentré dans l’ordre. En livrant les errements de mon esprit en lutte au moment même de la bagarre, je ne cherche pas à faire pleurer sur mon sort. Juste à témoigner pour ceux qui prennent le même chemin ou craignent de le prendre un jour : regardez, ça tient le coup. Il y a une chance. Je boite, je bégaye, mais j’avance et j’écris. D’ailleurs, le premier titre qui m’était venu se trompait : Et ne pas s’en sortir… Il changera. Je ne sais pas encore comment, mais je vais m’en sortir. Tout le monde peut. Ce qui n’accable en rien ceux qui échouent, mais doit donner espoir à tous ceux qui tentent. Ce livre est là pour ça. Pour dire : voyez comment, même au plus mal, un cerveau moyen cherche la sortie. Avec de l’aide.
Après sa mort et pendant les premières années qui suivirent, mon père revenait dans mes rêves. Souvent accompagné d’un sentiment de nostalgie, de soulagement et de reproche. Il réapparaissait avec naturel, légèrement changé – comme s’il avait vécu sans nous, ailleurs – et surtout sans nous donner la moindre explication. Je me rêvais exigeant des éclaircissements, reprochant son absence : pourquoi était-il parti comme ça, pourquoi nous avoir fait croire à sa mort ? Lui se réinstallait dans nos vies, à peine différent, seulement séparé de la personne qu’il avait été par quelques activités nouvelles, des préoccupations ou des centres d’intérêt qui n’étaient pas les siens avant.
Comme tout le monde, ou au moins comme tous ceux qui pensent pouvoir se passer de croyances, je me demande ce que les morts deviennent, s’ils deviennent quelque chose. Et presque toujours je me réponds que, quoi qu’il advienne, c’est au-delà de notre entendement. Au-delà de nos sens, de notre compréhension, de notre imagination de vivants. Nous, vivants, ne sommes pas équipés pour nous aventurer sur ce territoire, littéralement. Mais là, c’est ma raison qui parle. Peut-être ces rêves étaient-ils une façon de formuler la question et une manière de réponse inconsciente, alors que m’a conscience se fermait pour me l’interdire.
J’avais vu son corps. Ma mère avait choisi des habits d’une simplicité effrayante. Ceux qu’il portait lors de sa mort avaient subi des intempéries. Si j’y repense maintenant, ces derniers vêtements étaient ceux, interchangeables, qu’il mettait tous les jours. Une chemise d’un jaune passé, un pantalon qui avait été brun et un blouson de daim beigeasse. Pas de décorum, sens pratique avant tout. Ces vêtements allaient brûler. Le reste de sa garde-robe, dans le petit placard dont il occupait à peine le tiers, serait donné.
Curieusement, cette économie rigoureuse ne s’était pas exprimée aussi naturellement lors du choix du cercueil. L’employée des Pompes Funèbres voulait bien faire son travail : vendre le plus, pour le plus cher possible. Nous étions trois, dans ce petit bureau séparé d’un espace plus vaste par des cloisons plastiques. Deux égarés qui souffraient, et une professionnelle qui bossait. À chaque proposition indécente – des poignées chromées, une doublure satin molletonnée, un coussin brodé or pour lui relever la tête, une boiserie chêne haute qualité sans nœud, un vernis laque triple couche – ma mère se tournait vers moi en me demandant « Ce serait bien, non ? » comme si elle me demandait de cautionner de façon rationnelle ce qui, dans son esprit, devait s’apparenter à un devoir envers ceux qui viendraient aux obsèques. J’ai fini par craquer. Pas exploser, mais suivre ma déchirure intérieure pour expliquer calmement que le cercueil ne serait pas présenté ouvert lors de la cérémonie, puis qu’il serait incinéré. Brûlé, avec mon père dedans. Brûlés, son corps et les poignées chromées, la doublure satin, la triple couche, le chêne sans nœud. L’employée ne s’est pas démontée. Elle entendait souvent l’argument. Elle connaissait la réponse. Ne pas se laisser égarer par la douleur qui vous recentre sur des critères matériels. On ne devait rien à personne, oui, sauf à nous-mêmes : ne regretterions-nous pas d’avoir fait cela à la sauvette ? Il fallait voir ça comme un au revoir ; ce que nous choisirions pour les obsèques serait le dernier souvenir, ce avec quoi nous allions commencer le deuil et continuer à vivre. On pouvait se croire rationnel mais avoir le sentiment de bâcler, puis avoir des remords, il serait trop tard… Je lui ai coupé la parole. Mon père a eu ce qu’il aurait sans doute voulu : pas trop de pompe, pas trop funèbre.
Dans les films, on voit souvent le cercueil partir sur un pont roulant, entrer dans le four, les flammes se déclencher. En réalité, il était posé sur une sorte de brancard à roulettes et un employé l’a poussé jusqu’à une porte fermée par un rideau. Est-ce qu’on dit encore croque-mort ? Cela donnerait un air plus humain. Je ne sais pas. Le mot employé semble tellement tourné vers l’efficacité, comme s’il chargeait du charbon dans une chaudière de locomotive. D’ailleurs, on ne dit pas employé des chemins de fer, mais cheminot. Les mots glissent de personnes à fonction.
Le cercueil a disparu derrière le rideau et le lendemain j’ai pu récupérer une urne. Pas au funérarium, mais aux bureaux des Pompes Funèbres. Comment être sûr de son contenu ? Toutes les cendres se ressemblent, et même la quantité ne doit pas varier beaucoup d’un cadavre brûlé à l’autre, additionnée des planches, satins moletons et verni triple couche. Je me rappelle être ressorti en me demandant s’il s’agissait vraiment de mon père. Et si Keith Richards était bien certain d’avoir sniffé les cendres du sien… Est-ce que ça change quelque chose ? Ce qui compte, c’est sans doute la valeur qu’on lui accorde. Tout ce qui m’est venu à l’esprit lorsque je me suis penché dans la voiture où m’attendait ma mère, c’est de lui lancer cette boîte de métal en lui disant « Tiens, prends ton mari dans les bras ! » Alors, la valeur de l’urne…
Disons qu’elle valait 495 francs de l’époque, facture faisant foi. Sans m’énerver contre la commerciale des Pompes Funèbres, j’avais précisé les choses en quelques phrases. Cercueil fermé, pas de satin ni de coussin. Poignées laiton, pin ordinaire, finition verni mat. Ceux qui connaissaient vraiment mon père n’ont pu qu’apprécier, le reconnaître dans cette simplicité. Et l’urne la moins chère. J’avais hésité un instant, mais je ne voyais pas les cendres de mon père exposées sur la cheminée comme un trophée. Avec cette boîte sans socle en acier dépoli, personne ne serait tenté de le mettre à une place qui n’est pas la sienne. Il est en moi, tout ce qu’il était vibre en moi, la poussière grise ne représente plus rien et je ne sais même pas aujourd’hui dans quel placard elle est rangée.
Il en reste une sorte de crainte diffuse chaque fois que je fouille ou que je mets de l’ordre dans cette maison où j’ai grandi : et si je trouvais l’urne ? Par surprise, qu’est-ce que ça me ferait ? J’imagine souvent le coup d’adrénaline et la sueur glacée. Quelque chose d’approchant m’est tombé dessus en feuilletant un livre de montagne. Une photo d’un sommet, quelques alpinistes au repos, et lui, qui fait le pitre, assis une jambe en l’air à faire tourner son chausson d’escalade au bout du pied. Accélération du cœur, vérification, oui, ça ne peut être que lui, cette coupe de cheveux qui n’a pas changé en quarante ans, ce sourire carré que je n’ai vu que chez David Bowie. Même dans le flou pointillé d’une quadrichromie un peu lourde, il est là, tout entier. Et moi, j’en suis où ?
Quelle question ! Est-ce que je ne suis pas en train de suivre ses pas ? Courir au devant de sa mort ? Ce n’est pas une posture de ma part : longtemps je me suis roulé dans les déprimes passagères comme dans des édredons. Je savais qu’elles ne duraient pas. Il me suffisait de me replier en boule, de dormir un peu – presque toujours un manque de sommeil à l’origine de ces coups de blues – et de profiter de ces envies de pleurer qui me purgeaient. Et puis en voilà une qui dure. Ou plutôt qui frappe plus fort, m’entraîne plus profond, sans laisser voir la pente qui remonte. L’envie de pleurer ne lave rien. D’ailleurs les larmes ne sortent pas. Une grosse déprime ? La crise de la quarantaine ? Ou les premières gifles de la longue maladie ? Chez mon père, elles avaient cinglé à peu près au même âge. Pour autant que je m’en souvienne, la première trace visible remonte à un week-end de ski à Tignes.