L’impression d’être de passage alors qu’au loin, sur une île tout juste visible, les autres vivent.
Ce n’est pas vrai, bien sûr. La colère est là, souvent. Et autre chose aussi : une sorte de fascination morbide pour la douleur de l’autre. Il m’arrive d’être frappé – souffle coupé – par la pensée que, en ce moment, quelqu’un souffre par la volonté d’un autre humain. Cela me fait horreur. Cela me secoue en profondeur, me plie presque en deux, m’oppresse cœurs et poumons à en faire jaillir des larmes de tristesse et de honte. Je voudrais en ces instants maudits fuir toute humanité. En même temps, dès que j’ai formulé cette pensée d’une douleur humaine, je ne peux plus la quitter. Elle m’habite, m’envahit, me hurle aux oreilles. Attraction-répulsion, sans doute. Le problème ne date pas d’hier. En mars 2008, j’écrivais en introduction d’un billet sur mon blog :

Il y a, quelque part, je ne sais où mais à cet instant précis, quelqu’un qui souffre dans sa chair des coups (ou électricité, water boarding, injection, arrachages, introductions diverses, rayez les mentions utiles) d’un autre être humain son semblable. A chaque seconde, et en disposant d’assez d’oreille interne, vous pouvez entendre ses hurlements désespérés. Si vous arrivez à vivre normalement en gardant cette idée et ces cris présents à l’esprit, vous êtes plus fort que moi. Alors il faut oublier, et se rouler dans l’odorant champ fleuri de notre bonheur sans fin. Mais oubli n’est pas absence. Croyez-moi : une fois installée en vous la souffrance de l’autre ne s’oublie jamais complètement. On la masque, on l’écarte, mais elle reste tapie dans son irréductible carré de conscience. Par bêtise ou par gourmandise morbide, on peut venir lever le voile et contempler l’horreur. Mais il se lève aussi tout seul, souvent aux heures creuses de l’avant sommeil, quand il ne reste plus rien du déguisement quotidien de petits soucis, petits projets, petites envies… Là, l’horreur de la douleur de l’un voulue par l’autre frappe et ne lâche plus. Que faire ?

Une expression d’empathie maladive. J’éprouve aussi de brusques montées larmoyantes à l’évocation d’une injustice – même fictionnelle – ou du soulagement d’un souffrant, ainsi que devant le spectacle de scènes père-fils incluant toute forme de respect filial ou de fierté paternelle. J’éprouve ça, mais où sont passées mes autres émotions ? Enfuies, chassées ou cachées, sans doute. Une question d’Anne à un autre participant de la consultation m’a surpris : « Que feras-tu, demain matin, lorsque le miracle aura eu lieu ? Qu’est-ce qui te dira, dans tes impressions ou ton comportement, que quelque chose a changé ? » Elle visait probablement à faire préciser au client ce qu’il attendait de sa constellation. Et moi, qu’est-ce qui me dit, au contraire, que le miracle n’a pas eu lieu ?
Anne est très satisfaite du fait que je n’ai aucun souvenir. La preuve pour elle que le travail s’est bien opéré en profondeur, loin des impressions de conscience.
Je prends.
Je prends tout. Valérie m’a énoncé quelque chose d’intéressant, ce matin, concernant ce qui a pu se passer ou pas lors de cette séance : ce que j’en ressens correspond à ce que je peux en tirer.
Était-ce trop tôt ? Peut-être n’avais-je pas assez avancé sur mon propre chemin pour retirer quoi que ce soit d’une constellation. Peut-être en attendais-je trop sans pouvoir y amener assez. Comme une clé de contact qu’on actionne sans effet alors que c’est le réservoir vide qu’il faudrait d’abord remplir. Il n’y a que la vie, pour cela. Et j’en ai. Vous aussi. Alors remplissons.
De loin j’avais un peu vu la constellation comme une porte close qui devait s’ouvrir devant mon nouveau moi. La première impression a été celle d’une ouverture sur le vide. Il n’y a pas de magie, il n’y a rien d’autre devant moi que ce que j’y mettrai. Un peu comme cette locomotive qui roule en posant devant elle les rails qu’elle a ramassés derrière. Le lien avec le passé lointain est trop subtil pour être manipulé selon des procédures presse-bouton.

J’aurais aimé finir ce livre par une apothéose. Vous offrir, à vous qui souffrez peut-être ou redoutez la souffrance, les clés du soulagement pour vous, pour vos proches. Vous livrer un message clé en main, un secret d’espoir irréfutable, une idée du bonheur, de quoi remplir votre sac de vie et vider votre sac de pierre. J’aurais au moins aimé terminer sur une note plus positive, et à la réflexion celle-ci l’est : l’important est d’aller voir devant.

Je ne sais toujours pas ce qui a rompu la curiosité de mon père. Voilà quinze ans qu’il a décidé de ne pas aller voir le lendemain. Son épouse lui a survécu. Elle a survécu à la douleur qui selon son aveu la rendait folle, au rejet de son fils, à tous les tracas d’une personne vieillissante qui se sent probablement isolée et abandonnée. Alors que je suis là, tout près, toujours, mais parce que je ne serai jamais assez là pour elle. À soixante-dix-sept ans, elle affronte une opération de la hanche pour continuer à marcher armée d’une prothèse. Elle tient le coup. Elle a encore de la distance à parcourir. C’est ma mère et il faut bien que je me situe quelque part, que je place mon mouvement entre elle qui garde ses années d’avance, et mon père qui s’est arrêté. S’il y a naissance d’un nouveau lien affectif, d’une gratitude nécessaire, elle est là : je la remercie de la vie qu’elle m’a donnée comme de la voie qu’elle défriche, devant. Elle tient et éclaire.

Nous voici arrivés au bout du chemin. Pas le mien, pas le vôtre, mais celui parcouru ensemble. Ainsi que je l’écrivais au tout début (pas besoin de relire, je m’en souviens très bien), mon père est mort à cinquante-quatre ans, des suites d’une longue maladie : la dépression. L’époque est aussi aux cancers, aux diabètes de tous types, à la sclérose en plaque ou aux accidents de la route. Mon père allait aussi taquiner la mort en montagne ou en parapente, et pourtant il s’est suicidé. Je ne lui en veux pas. Je ne lui en veux pas non plus d’avoir laissé la dépression le ronger. Se faire soigner est un effort. Tous ceux qui sautent des rendez-vous chez le dentiste le savent. Mon père avait un poids sur les épaules. Ce poids ne lui appartenait peut-être pas. Il est encore moins le mien. Mon père a suivi son chemin. Sans me sentir supérieur à lui en aucune façon, je vais suivre le mien.
J’aime beaucoup la scansion du titre d’un film de Rémi Waterhouse : Je règle mon pas sur le pas de mon père. Autant le rythme et la poésie des mots ont à mes oreilles une force peu commune, autant je ne souscris pas à l’idée d’accompagnement soumis qu’ils suggèrent. Si je viens à la suite de mon père, c’est uniquement dans l’ordre des générations. Je n’ai pas à suivre son pas, à mettre mes pieds dans les siens. Je n’ai pas non plus à m’écarter de sa trace par mépris ou par crainte. Car il m’est impossible de suivre le même chemin : on ne se baigne pas deux fois dans la même rivière. De même, la route défrichée par ma mère est un temps partagé, pas une voie à suivre. Aujourd’hui ensemble dans le même temps, demain peut-être séparés dans nos présents respectifs par la mort de l’un ou de l’autre. Liés, oui, comme chacun est en lien avec ce qui a été et ce qui sera. La banalité de la formule est désespérante, autant que notre capacité à oublier cette vérité dans nos quotidiens occidentaux. Combien d’efforts avons-nous déployés pour nous extraire du flux à coups (coûts ?) de distractions, d’ambitions, de fausses libérations ?
Là où le courant m’a poussé, je suis moi. De ma place, je regarde mon père et ma mère avec gratitude, car ils m’ont donné ce que je ne pourrai jamais leur rendre. Cette vie que je leur dois, j’en use à ma guise, en gardant à l’esprit qu’ils ont fait de leur mieux pour moi. Mon père a usé de la sienne à sa guise également. Il a fait au mieux. Il m’a dit au moins une fois que, le jour où il voudrait en finir, il irait sauter du Pont de la Caille (soixante-douze mètres de chute) pour être sûr de ne pas se rater. Il ne mentait pas. Il a été juste, jusqu’au bout.
Un lundi soir, il a quitté le bureau, démarré sa voiture, roulé quinze kilomètres, s’est garé sur le parking de l’Auberge du Pont, est parti en laissant la porte déverrouillée et les clés sur le siège passager, et il a sauté dans le vide à l’endroit qu’il avait probablement repéré de jour comme étant à la verticale de la plus grande profondeur. Son corps a été découvert quarante-huit heures plus tard. Il a fallu un hélicoptère pour le sortir de la gorge encaissée.
Je l’imagine, ce soir-là… Anne dirait sans doute que je veux l’imaginer comme cela, par confort. Tant pis. Je l’imagine tendu vers un seul but. Je l’imagine soulagé, au moment de sauter. Pas heureux, mais allégé. Au plus intense de la douleur, il accomplit le seul geste possible. Lui qui avait passé sa vie à éviter la chute, il a rencontré le sol avec satisfaction. Je le respecte pour ce courage. Il me manque, j’ai dû finir de grandir sans lui. À tout âge, on peut grandir encore. Il m’a aidé en cela aussi, même si j’avais presque trente ans le soir de son grand saut. On s’appuie sur son père, ou contre son père, consciemment ou non, tant qu’il est là. Et même après qu’il ait libéré la place, sa trace est toujours présente sur le chemin. Le mien se poursuit. Le vôtre aussi.
J’aimerais juste que, dans les jours de difficulté ou de bonheur, vous sentiez une main sur votre épaule comme il m’arrive de sentir la sienne.

Postscriptum

40 – Constellation 6

8 octobre 2011

Elle réfléchit un instant, puis me demande d’aller choisir quelqu’un pour représenter ma mère, et quelqu’un pour me représenter.
Depuis le début de la séance, je savais qu’il me faudrait « choisir une mère ». Je sais déjà celle qui jouera ce rôle : la femme du couple qui est arrivé légèrement en retard. D’une part, elle ressemble physiquement à ma mère, jusque dans l’angle félin de ses petits yeux. Elle est aussi la plus âgée, donc la plus évidente pour incarner une femme de soixante-dix-sept ans. Elle accepte et se lève. Je parcours l’assistance des yeux. Curieusement, je n’avais pas pensé d’avance à qui pourrait bien me représenter, alors que c’était la seule donnée assurée : le client doit toujours choisir un focus. J’avais au moins lâché le contrôle sur un point. Le plus important ?
Alors, me choisir…Il n’y a presque que des femmes, mais ce n’est pas ce qui m’empêche de me projeter en l’une d’elle. Devant chaque visage que je croise, un petit « non » résonne dans ma tête. Pas vraiment formulé, mais bien présent. Je m’arrête sur le seul autre homme. Je lui demande d’être moi, et il accepte. Il va falloir maintenant les placer.
Je redoutais ce moment. Plusieurs fois, j’avais tenté d’imaginer ce que c’était que de se laisser guider par son inconscient pour conduire quelqu’un. Appliquer les mains sur ses omoplates, c’est facile. Le pousser aussi, pour aller là où l’on veut qu’il aille. C’est de ne pas « vouloir » qui est difficile. J’avais peur de construire une représentation consciente, ou au contraire de chercher trop fort à éviter cette construction. Le moment venu, toutes ces interrogations semblent s’empiler et me regarder en ricanant. C’est plutôt une bonne chose : elles sont en-dehors de moi.
Je mets les mains sur les omoplates de ma mère. Je la pousse doucement sans penser à rien. Je me sens très froid. Je tourne un peu vers la droite et la guide vers un angle lumineux de la pièce, à l’intersection de deux baies vitrées. Au bout de quelques pas, je m’arrête. Cela doit suffire. Toujours aussi réfrigéré, je passe derrière moi et pousse le focus dans le même sens que ma mère. C’est tout simple, ça se fait tout seul. Je m’arrête lorsqu’il est près à la toucher, un peu décalé sur sa gauche. Voilà, c’est tout. Il n’y avait pas de quoi en faire tout un plat. Je retourne m’asseoir.
Je suis congelé. Incapable de m’installer normalement sur le siège, je me recroqueville pour essayer de contrôler les frissons qui me font trembler et respirer par saccades. Il se passe sans doute quelque chose, mais je ne capte rien, n’enregistre rien. Ma mémoire de ce qui aurait dû être le grand jour est blanche, vierge. Voici donc les quelques souvenirs épars que j’en ai gardé.

À un moment, je (mon représentant) dit éprouver une sorte d’adoration pour ma mère.
Anne demande s’ils vont pouvoir continuer. Je découvre alors (je le savais, mais l’avais occulté) que j’ai choisi un mari et une femme pour me représenter avec ma mère.
Je souris, maîtrise difficilement un fou rire. Ma mère reste froide.
Anne finit par renvoyer le focus sur son siège : sa situation personnelle ne lui permet pas de me représenter face à son épouse.
Anne cherche parmi les participants qui pourra me représenter. Elle me dit de venir, que je vais faire mon propre focus. J’ai tellement froid que je suis incapable d’analyser, de trouver ça choquant ou bizarre. J’y vais.
Je suis debout, face à ma mère.
À une question d’Anne, elle répond qu’elle voudrait me secouer, me réveiller.
Anne me dit de me mettre à genoux devant ma mère.
Ma mère me prend la main, comme si elle voulait me relever. J’esquisse le geste. Anne me dit de rester à genoux.
Puis elle me dit de me mettre à plat ventre. Je le fais, posant mon menton sur mes mains croisées. Je ne vois plus que le plancher.
J’ai le souvenir d’avoir parlé, parce que je sens encore la vibration de ma voix dans mes mains croisées. Je ne me souviens plus de ce que j’ai dit, ni de ce qu’a dit ma mère, ou Anne.
À un moment, la sensation de froid s’est atténuée. À un autre, je me suis redressé à genoux.

C’est tout. Le reste se noie dans un blanc total. Ni résolution, ni remise en place, pas d’énergie transmise ou de fardeau déposé. Cela a sans doute eu lieu : aucun souvenir. S’il s’agit d’un symptôme de prise en main par l’inconscient au dépit de la conscience, il est parlant. Mais cela ne m’arrange pas. Je n’ai rien à vous raconter. Si vous comptiez sur ma révélation pour décider ou non de suivre votre propre constellation, c’est raté. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, ni en bien ni en mal. Ni en moi, ni en dehors. Tout ce que je sais, c’est que cette constellation n’a ressemblé à aucune autre de celles que j’ai vues. Il n’est plus question de signes à lire, je suis dans l’inconnu.
Plus tard, j’ai demandé à Anne s’il était normal que le client se représente lui-même. Elle m’a répondu que c’était possible. Je n’en sais pas plus pour l’instant.
Après une petite pause durant laquelle je me suis permis de faire la pub de mes livres, nous avons repris le travail. J’ai pu interpréter un arrière grand-père trop détaché de son fils, puis un père dont les propositions incestueuses ont ruiné la vie de sa fille. Chaque fois, l’intensité des émotions ressenties et partagées m’a frappé. Les clients en demande ont vu chacun apparaître les dessous de leur constellation familiale, les intrications et les dénouements possibles. S’en sont-ils souvenus plus que moi ? Je ne sais pas. Leur chemin personnel semble en tout cas avoir pris un tournant. Et moi, ai-je négocié le virage ?
Une réflexion échangée à l’issue de la séance me revient : j’ai eu l’impression d’éprouver ici, lors des représentations, des émotions selon une palette beaucoup plus large que dans ma vie réelle. Et avec plus d’intensité : compassion, tristesse, soulagement sont bien plus forts pour moi dans le cadre d’une constellation, presque toujours jusqu’aux larmes. Inquiétant.
J’ai eu peur un instant que ces samedis après-midi deviennent une sorte de drogue émotionnelle, substitut de réalité dont j’aurais de plus en plus de mal à me passer. Parce que ma vie affective serait vide, ou creuse. En rentrant, j’y pense beaucoup. Valérie et moi parlons de ce qui s’est passé – ou ne s’est pas passé – lors de ma constellation. Moi qui croyais descendre en profondeur pour donner enfin le coup de talon salvateur, j’ai le sentiment d’être resté en surface. Moi qui espérais faire craquer l’armure, ouvrir une brèche, dévoiler un peu de peau nue, j’ai l’impression d’être toujours muré. Les émotions ne passent pas. Ni envers ma mère, ni pour le reste du monde ; sans le truchement de la représentation je ne ressens rien. L’impression d’être de passage alors qu’au loin, sur une île tout juste visible, les autres vivent.

 

La fin est ici…

39 – Constellation 5

6 octobre 2011

… j’ai vu des larmes couler et des soulagements s’éclairer, j’ai vu des émotions bouleverser. Je veux ma dose.
Il faut que ça marche. Le jour dit, tout doit avoir du sens, chaque élément parle. Fera-t-il assez beau pour prendre le scooter ? Pluie le matin, mais le ciel se dégage. Bon signe ? Les détails ont valeur rituelle : le sommeil entrecoupé de la nuit, la raideur au réveil, la façon dont sèchent mes cheveux trop longs, l’heure à laquelle je suis prêt… Je m’épuise à lire des signes.
J’essaie en parallèle de retrouver la question. Celle qui doit formuler la libération, celle que nous avons traquée avec Anne, dont nous avons pesé chaque mot. Quelle est-elle, déjà ? Cela fait plus d’un mois que j’ai abandonné le métier et l’ouvrage se détisse. Mémoire, mémoire, dis-moi ce que je dois demander pour aller mieux ! Je pense me souvenir qu’il s’agit d’un problème avec ma mère. Avec les femmes en général, peut-être, mais au moins avec ma mère. Quelque chose comme le besoin de renouer un lien affectif. Cela me paraît si petit, si faible, si dérisoire.
Homme mûr, quarante-quatre, dépressif en voie de rémission, cherche sa maman. Comme si la solution à tous mes soucis empilés – voilà que la constipation s’en mêle – dépendait d’un câlin maternel. Et en même temps je panique : si j’y pense trop, si je cherche à bétonner, je risque surtout de passer à côté, de tricher, de gâcher… Que me resterait-il alors ? Panique. Qu’il faut juguler. Je me surveille sous tous les angles, en veillant à ne pas trop me surveiller. Pathétique…
Anne ne me rassure pas vraiment quand elle m’accueille d’un « Alors, c’est le grand jour ? » Oui, c’est le grand jour, et j’ai la trouille. Tout ce que j’ai vécu avec une incroyable intensité émotionnelle dans les constellations précédentes semble se retourner maintenant contre moi. Le client sanglotant devant son avatar de focus, ce sera moi. Et cela me fait peur. Les conditions du prodige me font peur. Il va se passer quelque chose qui va me mettre à nu, d’où la trouille. Normal, sans doute, lorsqu’on ne tient que par son blindage. En posant la carapace je risque de m’effondrer. Et j’ai autant peur de couler par les joints que de me raidir. Le pire : construire une autre armure sous la première pour éviter le choc à nu. Tout ça pour rien. Pourtant, il faut y aller.
Nous ne sommes que huit cette fois-ci. Je croyais qu’il fallait une quinzaine de participants pour réunir les énergies nécessaires. Anne me répond que ça ira très bien. Chacun sera plus sollicité, c’est tout. J’ai du mal à me détendre quand même. Depuis trois semaines je me vrille le dos et les boyaux en me demandant quoi ou comment faire pour que cette constellation se passe bien, et dès l’accueil ça commence à dévier.
Nous nous installons. Les deux premières fois, j’avais pris un siège en bout de salle, face à l’animatrice. Je m’y dirige d’abord, puis change d’avis. J’ai peur qu’Anne y voit une soumission à l’habitude ou la recherche d’un confort de répétition. Je me rapproche donc et m’assieds à sa droite. Sans me rendre compte que je continue de surcharger chaque détail d’importance. Un couple arrive : ils étaient déjà présents lors de la dernière session. La femme avait été cliente. Elle s’était intéressée à mes livres lors d’une pause et avait noté les titres dans un calepin. Je ne sais pas s’ils sont mariés, mais ils sont ensemble, sans aucun doute possible. Ils s’assoient à la même place que dans mon souvenir. Un signe encore ?
Anne entame le rituel qui doit conduire à la méditation hypnotique censée convoquer les énergies à l’œuvre. Elle commence par rappeler les fondements des constellations. Sa voix tâtonne, elle bute souvent et cherche ses mots. Immédiatement, j’interprète comme un indice négatif ce qui peut n’être qu’un peu de fatigue. L’introduction passe très vite. J’ai à peine le temps de m’installer en relation avec ma famille vivante ou morte qu’Anne demande qui commence. Je laisse passer une seconde pour ne pas donner l’impression de me jeter sur le siège de client comme sur un os affamé. Toujours cette obsession de l’indice lisible, à contrôler. Quand je lève la main, Anne déclare qu’une jeune femme, au fond, l’a levée un peu avant moi et qu’elle doit donc passer devant. « Chacun à sa place, c’est la règle, un principe des constellations. » Je n’y vois pas d’inconvénient mais lis dans sa remarque comme une rebuffade ou une accusation d’avoir voulu prendre la place d’une autre. Cela ne s’arrange pas pour moi, question symboles.
La jeune femme décrit un problème de choix d’homme dans sa vie. J’essaie de m’intéresser, et en même temps de libérer ma conscience. Mais je ne suis pas choisi parmi les représentants. Mauvais signe encore ? Peut-être pas. L’émotion monte peu à peu, jusqu’à une résolution intéressante, mais qui ne me convainc pas. Une personne en cache une autre dans la constellation, et cela me gêne. Anne remercie, demande à chacun de sortir de sa représentation, puis se ravise en réponse à une remarque d’un des participants. Chacun reprend sa place et à la seconde rejoue son rôle. Une deuxième résolution voit le jour, comme ça, par enchantement. Je suis intellectuellement satisfait, puisque mon personnage caché est revenu dans l’histoire, mais j’ai un doute : chacun est revenu tellement rapidement dans sa représentation que la nouvelle histoire paraît factice, déconnectée des émotions réelles. Comme si les représentants avaient joué ce que l’on attendait d’eux plutôt que de se laisser porter par des forces inconscientes. C’est trop facile, cela me semble sonner faux, je continue de ne pas aimer tout ce qui se passe ici. Mais c’est bouclé.
Et c’est mon tour.
Malgré tout ce que j’ai pu accumuler de stress et d’expectative autour de ce moment, je me sens plutôt détendu. Glacé aussi. Voilà, c’est maintenant. Ce que j’attendais va enfin se jouer. Un peu mélo ? Oui, presque du cinéma : cela se passe autant avec moi que devant moi. Mon rôle me va bien. Est-ce que je dois regarder Anne ou les autres ? La question ne se pose plus. Je fais ce que je suis censé faire. Le chemin passe par ce point de bifurcation. C’est là que je dois quitter la voie qui m’a été imposée pour tracer celle qui m’est propre. Ces impressions naissent à posteriori ; sur le moment je ne suis que présent.
J’énonce ce qui m’amène ici : renouer le contact émotionnel avec ma mère. J’ajoute qu’il n’y a pas que cela, bien sûr. Peut-être renouer le contact avec tout le monde. Anne répond que c’est un peu large, que l’on va se concentrer sur ma mère. Elle commence les questions, toujours neutres, au moins dans le ton. Quelles étaient nos relations ? Le seul souvenir qui me revient, c’est toujours ce « supporte, ça t’endurcit » qu’elle me disait. Je me tais, pas besoin d’en rajouter. Anne me demande de tracer les grandes lignes de mon génogramme. Y a-t-il eu des drames dans ma famille ? Mon père s’est suicidé il y a quinze ans. D’autres drames ?
Qu’est-ce qu’il lui faut de plus ? Je cherche. Oui, peut-être la naissance de mon père, rejeté par mon grand-père comme étant le fruit d’un adultère fantasmé pour couvrir son propre adultère probable. Anne note que mon père avait en main un jeu assez chargé. Elle réfléchit un instant, puis me demande d’aller choisir quelqu’un pour représenter ma mère, et quelqu’un pour me représenter.

La suite par là…

… jusqu’à faire briller ce qui doit briller. Le sourire de mon père, par exemple.
Dès que j’essaie de me souvenir de lui, c’est ce sourire de loup qui me saute aux yeux. Il n’était pas triste avant sa dépression. Il croquait, avec ces canines puissantes toujours prêtes à lui retrousser les lèvres. Est-ce un hasard, ma mère me donne une photo de lui agrandie, et il est là, tout entier dans ce sourire. Il brille sur fond de brume masquant des troncs d’automne. Accroché à une falaise d’un gris bleuté, vêtu à la diable d’un survêtement informe de l’armée – de cette couleur si proche des bleus de travail – et d’un pull marine empiécé aux coudes et aux épaules, même son baudrier maison est cousu dans de la sangle cobalt. Malgré la lumière faible, ses lunette photosensibles ont viré marron et cache un peu son regard. Tout est dans le sourire qui claque en plein milieu de l’image, point focal, parfaite composition. Même la corde orange vif semble traverser le cadre pour guider les yeux jusqu’à ses dents. Il souriait. Falaise, rocher, temps pourri et précarité de cette suspension reposant sur rien, il souriait d’être là. Pas pour la photo. Il souriait avant le déclic, et encore après, j’en suis sûr. Le sourire de celui qui se trouve exactement là où il veut être, en transit vertical, entre ciel et terre, entre roc et brouillard. Même si je sais que le brouillard va l’avaler jusqu’à ce saut dans la nuit, la photo reste et il y a du soleil dans son sourire.
Longtemps, j’ai cru que mon seul souvenir d’enfance avec mon père était le poids de l’herbe sur mes bottes. Nous jouons au ballon dans le jardin. Pas une pelouse : un gros pré à vaches qui n’a jamais vu de tondeuse. Un crin vert et dru qui freine mes petits pas. Je dois avoir quoi… cinq ans ? Je voudrais courir plus vite vers le ballon. Je sens l’herbe qui accroche et ça m’épuise. Mon père est toujours le premier sur la balle. Il rit – sourire de loup – et relance un peu plus loin. Je cours, je peine, je n’y arrive jamais, j’en pleurerais presque. Du soleil, là-dessus !
Changer le souvenir cauchemar en mémoire de rêve. Mon père jouait avec moi ! Il n’était pas en montagne. Il n’avait pas autre chose de plus important ou de plus grandiose à faire. Ses bottes aussi frottaient dans l’herbe, et il riait. Du soleil dans ma mémoire : mon père riait de courir après un ballon de plastique avec son fils. Mon père, ce héros des sommets, s’abaissait jusqu’à moi et j’en pleurais.
Un autre jour, dix ans plus tard peut-être, nous sommes sous la tempête d’une plage corse. Personne dehors, le vent couche les pins. J’ai un K-WAY sur mon maillot de bains. Et je regarde mon père qui hurle sur sa vieille planche à voile. Le pied avant calé sur l’embase du mat. La jambe arrière pliée et reculée au maximum. Avec ces bras tendus sur le wishbone, on dirait l’archer de Bourdelle, celui qui ornait mes cahiers d’école. Il a enlevé la dérive et l’eau gicle en geyser du puits de dérive. Il fonce de vague en vague sur un énorme pain de polyuréthanne qui n’est pas fait pour ça. Ces conditions ne sont faites pour personne, et il y est. Je regarde depuis le bord, il n’y a pas d’autre témoin et pourtant je suis fier. Du soleil sur ce souvenir d’ouragan. Ce n’est pas à lui que je dois cette fierté : c’est moi qui en ai besoin, aujourd’hui. Il était digne, mon père. Il prenait son plaisir à affronter ce qui aurait couché tous les autres.
Du soleil sur un autre souvenir : il rentre de l’hôpital parce qu’il n’en peut plus d’être cassé dans le regard des autres. Se terrer dans sa tanière. Il va lui falloir encore un bon mois de convalescence. La fracture du coude se ressoude, mais celle de la hanche est plus lente. Une pierre de la taille d’une marmite l’a frôlé d’un peu trop près dans une paroi de glace d’où elle n’aurait jamais dû se décrocher. Il est redescendu à pieds, en se traînant sur la neige avec l’aide de son copain de corde. Sa veste ensanglantée a trempé longtemps dans une cuvette dont je devais changer l’eau rosie et puante. Mais aujourd’hui je ne me souviens que de son retour à la maison, avec le lit qu’il a fallu déplacer dans le séjour pour planter un piton dans une poutre apparente du plafond et y passer une sangle qui lui permettra de se redresser en tirant de son bras valide. On a remodelé la maison sur son retour. Il a modelé mon monde par sa présence. Du soleil sur cela aussi, sur sa présence comme sur son absence. Et je comprends sous ce soleil ce qu’Anne voulait dire en affirmant que nous ne devions avoir que de la gratitude pour nos parents.
Je cherche dans ma mémoire d’autres rayons de soleil. Est-ce que je l’ai assez aimé ? Je me souviens de leurs retards en fin de week-end, quand mes parents ne rentraient pas à l’heure prévue de leur course en montagne et que j’attendais seul dans la maison – ils n’avaient pas pu m’emmener, mes devoirs, ou alors j’avais râlé trop fort… Combien de fois me suis-je pris à rêver qu’ils étaient morts, dans une paroi ou sur la route ? J’organisais ma vie sans eux. En termes pratiques, sans me soucier du gouffre. À douze ou treize ans, j’imaginais qu’on allait me placer chez mes cousins et j’évaluais le temps de liberté gagné en donnant l’alerte le plus tard possible. J’aurais pu tenir un moment, descendre au collège à vélo comme si rien ne s’était passé, vivre sur les réserves, goûter l’indépendance enfin. Je pensais trop aux conditions matérielles et pas assez au trou percé dans ma carapace. Peut-être ne les aimais-je pas assez pour être heureux. « Tes père et mère honoreras, tes supérieurs pareillement » stipule le quatrième commandement. S’il faut que cela soit ordonné, c’est qu’il n’y a dans ces honneurs – dans cet amour ? – rien d’évident, ni automatisme. Aucune religion n’a ordonné de respirer. Mon travail est-il tout entier là, à reconstruire post mortem l’affection que j’aurais dû avoir pour mon père ? La fierté, je l’ai. Le manque aussi, la colère du deuil, l’acceptation, toutes les phases, je les ai eues. Il n’y a plus qu’à entamer une nouvelle relation. Et si j’ai besoin d’aide dans la démarche, c’est sans doute parce que notre relation précédente demeurait incomplète. Je croyais peut-être souffrir de ce que mon père ne m’avait pas donné, alors qu’il me suffit de rétablir ce que j’aurais pu lui donner moi-même. Et lui, de combien se sentait-il débiteur dans la comptabilité de sa famille ? Quel soleil a manqué sur sa mémoire ? Et vous, derrière la page, quelle dette avez-vous oublié de régler ? Quel passif dans vos tristesses ?

Et puis le jour de ma constellation arrive enfin. Je me suis surpris à l’attendre, comme j’avais attendu le premier rendez-vous avec Anne. Une séance à laquelle j’étais inscrit il y a un mois avait été annulée par manque de participants. L’impatience est montée à mesure que le temps se distendait. La constellation doit apporter la solution à ma dépression, marquer la fin de ma thérapie et celle de ce livre. Elle me fuyait, toujours courant devant, laissant mon présent en suspend. Comme une rage de dent qui n’aurait besoin que d’une aspirine alors que l’armoire à pharmacie est vide en début de week-end : lundi et le soulagement paraissent loin, surtout si on se rappelle brusquement que ce lundi est férié et qu’il faudra encore patienter jusqu’à mardi. Tout semble s’arrêter, dans l’attente de ce qui doit enfin changer quelque chose.
La date approche, les questions se pressent : comment faire pour que ça marche, faut-il faire quelque chose, comment se préparer, faut-il se préparer… J’ai beau me raccrocher à mon contrat qui stipule clairement de ne pas chercher à tout contrôler, je ressasse en rond. Je suis toujours malade. Ce qui se bouscule m’atteint physiquement : torticolis, dos coincé, eczéma… Pourquoi ? Probablement parce que j’investis cette date butoir plus qu’elle ne mérite, plus que je ne devrais. La constellation est un outil, pas un miracle. Mais je veux ce miracle. J’ai vu des gens l’utiliser, j’ai vu des larmes couler et des soulagements s’éclairer, j’ai vu des émotions bouleverser. Je veux ma dose.

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Deux mois que j’ai fait disparaître ce matin en trois clics.
D’accord, deux mois ce n’est rien. Ce que j’ai écrit, je peux l’écrire à nouveau. Ce que j’ai perdu, je peux le retrouver. La question n’est pas là.
Je sors peu à peu d’une dépression qui m’a vidé physiquement et intellectuellement. J’ai l’impression d’être vieux, de ne plus récupérer des coups reçus, d’avoir moins de temps devant moi. Il ne s’agit pas seulement d’un fichier cramé, mais de deux mois effacés. J’ai la possibilité de tout refaire, mais est-ce que je le dois ? Est-ce que tout le travail accompli sur moi-même depuis un an ne doit aboutir qu’à ça ? À juste corriger pour ne rien changer ? Toujours cette attitude de taureau qui fonce dans le mur, rebondit, et se dit qu’il n’a qu’à foncer plus fort pour que ça finisse par passer… Je sais ce qu’une telle démarche entraîne. En regardant le suicide de mon père sous ce prisme, froidement, je me rends compte qu’il a lui aussi suivi la tactique du taureau. Foncer dans ce qui n’a pas marché, mais en y mettant plus d’énergie, plus de hargne, et espérer que l’effet attendu se produise enfin. L’effet pour lui : guérir de sa dépression sans avoir à se soigner. Et pour moi, quel effet ?
Les signes sont là, même si je refuse toujours un peu d’y croire. En fait, je n’ai pas besoin de croire pour agir. Croit-on au panneau de sens interdit comme on croirait ou pas en Dieu ? Non, mais on ne prend pas les rues en sens interdit. Cet effacement de fichier en dit plus sur mon envie de finir ce roman que sur mes capacités en informatique. Depuis quelques mois, je me pose des questions sur ce que j’ai envie d’écrire, ce que je peux écrire, le temps dont je dispose pour écrire. Les trois données convergent et divergent en même temps. Oui, je peux écrire un roman de fantasy correspondant aux attentes d’un éditeur et d’un lectorat, et gagner ainsi plus d’argent. C’est moralement acceptable, puisque j’ai le temps de le faire et besoin d’argent pour ma famille. Mais est-ce la meilleure façon de m’en procurer ? Ne puis-je pas gagner mieux mon argent et utiliser mieux mon temps en écrivant autre chose qu’un produit de commande ?
Cette idée me tenaillait suffisamment pour que je poursuive plusieurs projets à la fois. Une sorte de pari : sur les différentes pistes suivies, une au moins serait la bonne. Comment interpréter alors l’effacement de ce fichier, sinon comme l’ultime écart d’une piste à ne pas suivre ? Cette idée bataille dans mon esprit avec celle du renoncement. Est-ce par facilité que je saute sur l’interprétation de l’acte manqué, comme une façon élégante de masquer la flemme ? Sûrement, puisque je ressens un soulagement à cette excuse qui me permet d’abandonner ce projet avec les honneurs psychanalytiques.
OK : si j’ai écrasé le fichier, c’est que je ne voulais pas poursuivre ce projet, mais est-ce l’expression d’un manque d’énergie ou d’une inadéquation du projet à ma nature profonde ? Des millions d’humains vont chaque jour s’éreinter sur un emploi qui ne correspond pas à leur nature. À quelle nature correspond l’activité de creuser une mine ou souder les composants d’une carte mère ? Pourtant ils y vont, sans se réfugier derrière des théories d’actes manqués pour rester au lit. Ce n’est d’ailleurs pas une question de travail sale, difficile ou dégradant. Même les plus gratifiants des jobs mènent à l’exécration. Vous pouvez être chercheur en papeterie, inventer des procédés ou des produits qui répondent aux attentes de tout un marché, recevoir argent, honneurs et responsabilités en gratification, et vous rendre malade à l’idée de retourner travailler le lendemain… jusqu’à filer vous suicider après avoir reposé votre téléphone sur votre bureau. Un suicide réussi n’est-il qu’un acte manqué ? Je vois bien l’excès et le ridicule de cette formule, et je crois qu’elle n’est qu’une façon pour moi de remettre à sa place mon petit questionnement. Quelle est cette arrogance d’écriveur qui me fait croire en l’importance suffisante de mes déboires informatiques pour y voire des signes de quoi que ce soit, et surtout pour en entretenir le lecteur ? Pitoyable !
Et pourtant, c’est là aussi que ce cache la matière du rêve. Là, dans ces détails, triviaux uniquement pour ceux qui n’en ont cure. La réalité s’engouffre par tous mes pores, et je n’ai pas à trier dans cette matière. Oui, je suis sensible à la colère qui gronde alentour. Je la partage. J’exprime à voix haute ou dans des écrits fugitifs toute cette indignation, mais aussi toutes les craintes que me font éprouver un gouvernement et des puissants dépourvus de la moindre morale, ou d’une morale qui n’est pas la mienne parce qu’elle privilégie le fort au point de lui inventer des vertus improbables. Oui, je descends dans la rue – même si elle est loin – sans autre objectif que d’être là et faire nombre. Oui, je suis de ce monde et ne passe pas mon temps à ausculter mon nombril à la recherche d’un sens au dit monde. Je m’imprègne et me cogne autant à la détresse de la pauvreté, des retraites, du chômage, qu’à l’angoisse du PC en rade, de l’Internet bloqué et du fichier écrasé. Je n’ai pas à trier entre le mondial et le trivial parce que la synthèse se fait en moi, malgré moi. Tout me passe à travers et influe sur ce que j’écris, les histoires que je rêve, les tournants inattendus, les revirements des héros. Toutes mes tristesses et mes joies, mes questions petites ou grandes, mes agacements échevelés finissent sur le clavier, d’une façon ou d’une autre. Mais pas pour m’épancher ou vider le pus de je ne sais quel abcès, non : pour créer un peu d’un rêve qui transcende ces miasmes.  Alors, qu’il me suffise d’achever le travail pour me remettre à enchanter des mondes imaginaires, à les jeter sur le papier ou sur l’écran pour qu’ils existent un peu dans l’esprit de quelques lecteurs. C’est mon chemin, parallèle à celui de mon père, aussi important et dérisoire que le sien. C’est ma recherche en papeterie à moi, ma responsabilité. Pour l’argent et les honneurs, on verra plus tard. Désolé de m’être appesanti sur ce détail informatique ; il m’a servi à me canaliser à nouveau vers ce qu’il y a d’important pour un écriveur. Son lecteur.
Aujourd’hui, j’entends une chanson dans la voiture en allant chez ma mère. Une phrase me saute aux oreilles. « J’veux du soleil dans ma mémoire » murmure le chanteur, presque en douce, entre deux strophes (après recherches, puisque je n’arrivais pas à retrouver sur le coup, c’est une chanson du groupe Au p’tit bonheur). Voilà, c’est ça. Je veux un peu de soleil dans ce qui m’a construit. Je veux regarder en arrière, regarder mon père, regarder le sien, regarder tous ces visages disparus et les voir en pleine lumière. Du soleil dans ma mémoire. Du soleil qui passe le temps et éclaire le présent, sinon l’avenir. Du soleil qui dépasse ma mémoire et éclaire un peu autour, parce qu’il y en a besoin. Il ne s’agit pas de tout peindre en rose. Plutôt de voir le bien sortir de l’erreur prise pour un mal. Changer l’angle de l’éclairage jusqu’à faire briller ce qui doit briller. Le sourire de mon père, par exemple.

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Intensifier l’entre-deux ? J’ai bien conscience de l’imprécision de cette expression, mais je l’assume par l’exemple.
Hier, je rentrais d’une soirée d’inauguration chez un éditeur, à Chambéry. Il n’était pas tard, mais la journée avait été longue. Je n’avais pas bu d’alcool, juste discuté avec quelques amis et une ou deux personnes rencontrées sur place. Pas de tension, aucun effort de représentation, je suis dans mon contrat tel que rédigé avec Anne. Vers vingt-deux heures, je décide qu’il est temps de retrouver ma famille. Salutations, clés de voiture, traversée nocturne de cette ville que je connais mal, puis une demi-heure d’autoroute radio allumée. Je suis confortablement installé, pas vraiment fatigué, avec rien d’autre à faire que tenir le volant et l’accélérateur. Rapidement, ma poitrine se contracte et je dois faire un effort pour me déplier les poumons. Chaque expiration s’accompagne de picotements au bout de la langue. J’ai l’habitude, ces sensations présageant souvent quelques extrasystoles. Mon cœur se bat contre l’oppression de mes côtes. Je respire doucement mais bien à fond, cherchant le mouvement abdominal qui est censé me décontracter. Les voies sont presque vides, une ou deux voitures en face, pas plus. Je connais bien la route, pas besoin de chercher, juste me concentrer sur la conduite. Oui, mais ce n’est pas assez. Mon esprit dérape, ma vue se brouille sans que je m’en aperçoive. Ma conscience ne fuit pas vers des pensées lointaines : j’ai plutôt l’impression qu’elle se ralentit. Mon activité cérébrale se fige, comme si j’étais spectateur de ce qui m’entoure autant que de ce qui se passe en moi. La sensation pourrait être agréable… s’il n’y avait une petite alarme qui me rappelle que je roule à cent trente et que je dois suivre la route pour arriver entier à la maison. Au lieu de réagir à l’alarme, de me secouer, je sens mon flottement s’épaissir. L’impression d’être dans un jeu vidéo, avec une perception globale de la situation mais aucune conscience de danger. C’est cela que j’appelle l’entre-deux, cette sorte de présence-absence qui me laisse incapable de me préciser dans un état ou dans l’autre. Cela m’arrive de plus en plus fréquemment, et plus profondément.
Il va falloir que je vive avec. Cette fois-ci j’ai encore eu de la chance, la voiture connaissait bien le chemin. Et puis une sorte d’ondulation de mon esprit me permettait de reprendre régulièrement un peu de réalité comme un nageur qui sors la tête pour une brève inspiration avant de replonger dans le silence. Je me recalais sur la voie de droite, vérifiais la vitesse, montais le son de la radio, mettais l’aération sur froid ou chaud, et me disais que je devais accepter cette incapacité à me contrôler dans certaines situations. Vivre avec cette faiblesse, et peut-être ne plus la considérer comme une faiblesse. Cela sera le grand enseignement de la dépression : je ne peux pas tout contrôler, et je ne dois même pas le chercher. En me fluidifiant au contraire, je peux me glisser dans la vie, contourner les écueils, suivre le courant. Même sur autoroute. Je ne suis pas encore certain de la validité universelle du concept… Disons que pour l’instant ça marche au moins sur le trajet Chambéry-Annecy.
Autre faiblesse évidente, le manque de concentration dans la gestion de mon travail. Plusieurs fois déjà, de petites bourdes m’ont fait perdre une demi-heure, une heure, voire une demi-journée de boulot. Des erreurs d’enregistrement, par exemple. D’autres bourdes m’ont fait envoyer à des correspondants des messages qui ne les concernaient pas. Voire des messages qu’ils n’auraient surtout pas dû lire. À chaque fois, il s’agissait d’une erreur minime, d’un décalage dans une routine bien rodée. Les conséquences étaient sans commune mesure avec l’apparence dérisoire du geste : juste un clic au mauvais endroit, et prouf… Je m’accusais de manquer d’attention ou de chercher à gagner des secondes pour finir par perdre des heures. Mais je restais dans le cadre de cette mauvaise habitude : vouloir corriger mon défaut au lieu de chercher sa cause. Un peu comme mon père qui nourrissait son angoisse professionnelle en blâmant la chance pour tous ses succès et en refusant les promotions pour cause d’incompétence fantasmée. Il était bon dans son travail, peut-être un des meilleurs de la profession, mais pour une raison qui lui était propre il ne pouvait s’accepter ainsi. Ce qu’il ne voulait pas voir je me le cache aussi, bien que ce soit d’une toute autre nature. Il ne pouvait pas s’admettre fort hors de la montagne, et je ne peux pas admettre ce qui ne s’explique pas.
Aujourd’hui, une bourde niveau stratosphérique me fait revenir sur cette perception. Cela s’est passé en moins de dix secondes. Je copie depuis une clé USB un fichier que je crois plus récent que celui déjà enregistré. Et je remplace partout mon travail récent par ce fichier ancien, vieux de plus de deux mois. Deux mois d’écriture et de corrections perdus sur un roman en cours. C’est sans appel, irrécupérable. Cela m’est déjà arrivé. J’avais alors perdu ce que je venais juste d’écrire, et je retapais tout de suite ce qui était effacé. Une question d’étourderie. Peut-être aussi un dilettantisme trop assumé. Mais cette fois-ci, l’étourderie n’explique pas tout.
Anne m’avait dit qu’elle me facturerait toute séance annulée si je ne prévenais pas au moins deux jours à l’avance, parce que même un accident sur le trajet aurait constitué un acte manqué prouvant que je refusais de venir. J’avais eu du mal à l’admettre, restant un peu sur l’idée qu’il y avait surtout là-dessous une bête question d’argent. Pas facile pour elle, me disais-je, de faire une croix sur la recette d’une séance, même si le patient est passé sous les roues d’un chauffard : l’acte manqué a bon dos ! Je n’y croyais pas vraiment. Pourtant je croisais souvent les signes de ces fausses erreurs manifestes… chez les autres.
En ce qui me concerne, j’avais toujours une explication valable, ou alors il s’agissait d’actes mineurs dont le « manqué » me faisait rire, donc ne prenait pas pour moi un caractère d’information valable. Mes bourdes informatiques constituent-elles des actes manqués ? L’idée ne m’était pas apparue. Ce n’était que des ratés sans signification, agaçants mais négligeables. Sauf le dernier.
Je suis encore sous le choc. Une matinée que j’aurais voulu consacrer à ce roman à finir vient de se muer en remise en cause générale. Le fichier perdu contenait une histoire de fantasy tout d’abord développée pour un éditeur qui m’avait demandé un projet, lequel projet aurait débouché sur un contrat et un gros à valoir. Très gros en regard de ce que je touche d’ordinaire. Une sorte de consécration pour un jeune auteur. Sauf que l’idée du livre n’avait pas convaincu l’éditeur. Un autre éditeur m’avait glissé sa carte en souhaitant que je l’appelle dès que j’avais un projet. Enthousiasme modéré de ce second professionnel, mais accord tout de même : je lui envoie les premiers chapitres, il me fait part de ses remarques, nous entrons dans la négociation sur les chiffres, je poursuis la rédaction.
Depuis deux mois, je travaille dessus, faisant avancer l’histoire et reprenant ce que j’avais déjà écrit pour compléter, affiner, réorienter… Deux mois que j’ai fait disparaître ce matin en trois clics.

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35 – Au pied de mon arbre

28 septembre 2011

Ce temps, j’en ai besoin et je l’emploie plutôt bien.

Pour abattre un peu de travail, j’ai entrepris la préparation de ma propre constellation familiale. Avec Anne, nous écrivons ce qu’elle appelle un génogramme. Un arbre généalogique où viennent se greffer drames et meurtrissures qui nouent le fil des influences. Le mien commence assez simple, avec mon père, ma mère et moi. Trois petite branches dont une s’est déjà coupée. À ce stade, nous ne cherchons pas à expliquer, juste à poser. Les branches voisines sont plus touffues. Une tante, un oncle et deux cousins du côté de mon père, avec un décès par cancer et un autre petit oncle mort bébé, au sortir de la guerre. Trois tantes et sept cousins cousines du côté de ma mère, deux morts par cancer. Rien que de très naturel sans doute, statistiquement. À l’étage d’au-dessus, plus personne. Mes grands-parents ont tous disparu, sur une période de dix ans. Mon grand-père paternel, cancer généralisé, a ouvert la voie. Son épouse, longtemps plus tard, vieillesse généralisée. Mon grand-père maternel, infection pulmonaire. Ma grand-mère maternelle, chagrin et solitude.
Longue coupe, l’équivalent de deux pages où je racontait la mort de ma grand-mère telle qu’on me l’avait rapportée alors, puis racontée de nouveau pendant l’écriture du présent chapitre. Ces lignes ont suscité des réactions aussi vives que contradictoires dans ma famille, chacun développant une version des faits à son avantage. Je précise toutefois que c’est sur ce récit initial que je me suis construit, et pas sur une vérité inaccessible.

Mon génogramme se précise, avec ses zones d’ombre, ses accrocs, ses trous. Une couverture mal ravaudée qui couvre à peine mes propres faiblesses et laisse échapper de fréquentes crises de doute ou de honte. De tout cela, il faudra tirer une question pour enclencher la constellation. Une seule ? Oui, juste un point de départ à traiter par la représentation. Ce qui se mettra en place alors prendra en compte toutes les brèches et ce qui en filtre. Mais quelle est MA question ? En discutant avec Anne, j’évoque un problème d’ordre général avec les femmes. Est-ce suffisant ? Non, trop vague et trop divers. Le problème que je peux avoir avec ma mère n’est pas celui que j’aurais avec mon épouse ou avec une dame croisée dans un cadre professionnel ou en voyage.
Le problème que je peux avoir avec ma mère ? Ne plus rien ressentir. Ne plus sentir de lien autre que circonstanciel, quand elle a besoin de moi pour déplacer quelque chose de lourd, ou quand j’ai besoin d’elle pour garder les enfants… voilà bien une sorte de problème. Ma mère, c’est tout ce qui reste de moi enfant.
Dans mes souvenirs, je suis déjà adulte. Un adulte de 5 ans, de dix ans, un adulte pas fini, empêché, sans autonomie, mais un adulte chargé de responsabilités qui n’auraient pas dû être les miennes, comme d’accepter les détails de la vie sexuelle de mes parents (ce petit précis de la méthode Ogino, des causes d’erreurs et de l’ovulation supplémentaire – sous l’intensité de l’acte ainsi qu’il m’était régulièrement expliqué – qui aurait été seule responsable de ma naissance) ou être le garant de l’excellence de leur couple. Avec ce passé, après cette enfance, j’ai semble-t-il coupé les ponts. Non dans les faits, mais dans les émotions.
Qu’allons-nous traiter lors de ma constellation ? Rien d’autre que le lien avec moi-même, coupé en coupant le lien avec ma mère. Ça devrait le faire. Peut-être pourrai-je alors croiser l’expression d’une fierté paternelle sans fondre en larmes.

En attendant, je voyage entre hauts et bas. Le sevrage est achevé. Depuis deux semaines, mon cerveau produit tout seul ce qu’il lui faut pour faire fonctionner mon humeur… ou pas. J’éprouve souvent des moments de flottement ou d’oppression qui se diluent dans l’action. Il me suffit de me botter un peu les fesses, de me lancer dans un bout de roman ou dans un texte professionnel, pour que le présent cesse d’hésiter. Si en revanche je persiste ou suis obligé par les circonstances de persister dans l’inaction, l’entre-deux perdure, voire s’intensifie. Intensifier l’entre-deux ? J’ai bien conscience de l’imprécision de cette expression, mais je l’assume par l’exemple.

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34 – Des creux qui creusent

26 septembre 2011

On attend que ça passe. J’attends que ça passe, en me disant que je vais bien finir par aller mieux.
C’est le retour du coup de blues, celui qui ne dure pas, qui secoue bref et sec. Qui ne s’explique pas, non plus. Une bonne nuit, des projets, du temps pour les faire avancer, et puis ça lâche. Sans raison. Pas brisé, mais bloqué. L’énergie en sourdine, la libido aussi, plus rien ne bouge. Et cette idée lancinante qui repointe, comme un écueil à marée basse : qu’est-ce que j’ai changé ? Rien. J’ai de nouveaux outils pour ravauder la déprime, mais de changement profond, point. Ou pas assez, pas encore assez. Pas assez pour tenir les engagements, abattre le travail, se concentrer sur ce qui compte.
En sortant de chez Rabouin, je me fais la réflexion : qu’est-ce que j’ai accompli ici ? Je ne me rappelle même plus ce que j’en attendais. Je ne lui ai rien appris, rien donné rien pris, à peine un peu de temps à ressasser de vieux trucs, une bulle de passé que nous avons gonflée ensemble, puis laissé crever en silence. Où est notre diamant ? Aucune trace, aucune présence. Nous parlions de lui, mais maintenant que j’y pense jamais mon père n’a été là. Il n’est plus entre nous. Encore un peu souvenir, même plus une douleur, pas vraiment important. Est-ce ma mère qui m’avait dit, un jour, que si elle arrêtait de le pleurer pour reprendre une vie sans lui, ce serait comme le tuer une seconde fois ?

C’est peut-être cela que j’aurais appris de la psychothérapie : la trace, les souvenirs, les douleurs estompées, ce n’est que la surface. En profondeur, l’empreinte de mon père est toujours là. Moins je la vois, plus elle a d’influence. Tous les vivants, tous les fils, ont-ils le même rapport avec l’ombre du père, à la fois brume extérieure et fossile calcifié au-dedans ? Une ombre qui devrait indiquer la lumière. J’ai eu un père – chance – et il est toujours là. Son attitude, ses mots, ce que j’en ai perçu, ont façonné mes solidités comme mes déséquilibres. Est-ce là qu’il me faut encore avancer ? Balayer les souvenirs et les douleurs pour mettre à jour les modelages, peut-être, mais pour en faire quoi ? Savoir ne suffit sans doute pas pour réparer, si besoin. Quand il refusait de se faire soigner pour préserver sa mère, mon père exprimait sans doute sa connaissance intime de ce qui le minait. Il savait, inconsciemment peut-être, assez pour le dire. Mais que pouvait-il pour se dégager du chemin tracé ? Et moi, si grâce à l’analyse d’Anne je sais que j’ai manqué de considération paternelle, voire familiale, est-ce suffisant pour passer par-dessus ? Il faut changer quelque chose. Je ne peux pas changer la considération paternelle. Changer ma perception ? Probablement. On ne change pas le passé, sauf que ce passé-là n’est qu’une histoire que je me suis racontée, en la racontant à Anne. Cette petite histoire que j’ai de nouveau évoquée avec Rabouin, n’est pas figée. Elle se fige peut-être ici, sur le papier, mais celle qui vit, multiple, dans ma tête comme dans l’esprit de chacun, évolue sans cesse.
Dois-je en retirer l’assurance que ma façon de raconter l’histoire peut changer ma façon de la vivre, là, maintenant, même si je ne peux plus rien sur la façon dont je l’ai vécue à l’époque ? La même histoire, deux points de vue, deux points de vie. C’est bien un travail, finalement. Me mettre à raconter, reprendre à zéro, nettoyer les souvenirs. Quel boulot ! Moi qui croyais avoir bien avancé, quel boulot encore !
Il suffit de pas grand chose pour mesurer à vue de nez l’étendue de la tâche. Je lis en ce moment un livre de fantasy célèbre (L’Assassin royal, de Robin Hobb, que je recommande à ceux qui seraient intéressés). J’y croise un petit dialogue entre le jeune héros et un guerrier âgé. Le vieux a contribué à éduquer le jeune, bâtard royal vite devenu orphelin royal. Le héros a grandi. Il rentre d’une bataille où il s’est très bien comporté, mais écœuré par tout ce sang qu’il a fait couler. Le vieux guerrier le ramasse ivre mort après une tournée des tavernes. « Qu’est-ce que me dirait ton père ? » demande le vieux. « Je ne sais pas, je n’ai connu que toi ! » répond le jeune. « Je ne sais pas ce qu’il me dirait, reprend le vieux, mais voilà ce que moi je peux te dire à sa place : je suis fier de toi ! » Trois petites phrases, et les larmes me giclent des yeux comme si on y avait pressé du citron. Je ne peux pas les retenir. Elles sont dures, amères, comme lorsque j’étais dans ce train entre Paris et Annecy, il y a seize, rentrant pour les obsèques de mon père, et que je lui criais ma douleur et ma colère : il m’avait abandonné !
Pourquoi cette colère ? Pourquoi, alors que la tristesse aurait dû prévaloir ? À cause de ces mots, sans doute, ces quelques petits mots qu’il n’avait pas pris le temps de me dire avant de partir : je suis fier de toi. Ce n’est rien, sans importance, ridicule, je peux très bien vivre sans, et d’ailleurs j’ai vécu. Seulement voilà, seize ans plus tard, un an de psychothérapie et d’Effexor plus tard, la petite plaie n’est toujours pas refermée.
D’accord, je termine le sevrage des médicaments. D’accord, je piétine dans la thérapie, attendant ce qui devrait y apporter une conclusion et semble me fuir. D’accord, j’ai peut-être un peu de sommeil en retard, ou une semaine difficile dans les paupières. Mais quoi ! J’ai quarante-quatre ans, une vie qui me convient, une famille itou et juste assez d’argent pour réaliser mes quelques envies : d’où me vient ce trou béant, à peine couvert des branchages du quotidien, piège dans lequel je reviens tomber sans cesse, pour rien, pour trois phrases dans un livre ? Un fils doit-il forcément disposer de la fierté de son père pour vivre en équilibre ? Si quelque chose d’autre m’a manqué, qu’est-ce que c’est ? La même chose qui a manqué à mon père et l’a conduit au fond de ce canyon après soixante-douze mètres de consolation en vol libre ? Quoi que ce soit, j’ai intérêt à trouver, vite.
Tous les chemins semblent mener à ce saut. Tous mes chemins, tous ceux de mon père. J’ai beau prendre des diverticules, brouiller les pistes, changer d’azimut, je finis par me retrouver sur la voie suicide express (dans Le Fleuve de l’éternité, de P.J. Farmer, pour les curieux), celle qui sèche les larmes dans un grand choc éblouissant. Heureusement, j’ai le choix. Même si la route est toute tracée, j’ai le choix de la vitesse : je peux l’arpenter à petits pas. Musarder, essayer la vie buissonnière, me frotter le cuir à quelques épines pour l’endurcir et tenir debout lors de la prochaine montée de larmes. Ce que j’ai fait cette fois-ci. Un verre de single malt tout juste éteint à l’eau fraîche, une infusion de clavier, et le goût des pleurs aussi, qui étale la détresse en lui donnant une saveur de rémission. Je souffre donc je vis. Petite souffrance de nanti, bien sûr, chacun ses bobos.
J’ai ce manque, mais je le vois, je le sens. Il me creuse encore sous la peau, sous les vêtements, sous les sourires, mais le hasard d’une lecture, d’un film ou d’une musique vient raviver le tableau, restaurer la conscience de cette béance. Je ne sais pas encore comment la combler, pourtant la savoir là m’aide à ne pas y sombrer. Comme un panneau danger qui viendrait au bon moment signaler le virage et le précipice. Et j’y gagne du temps. Comme la blague du mec qui tombe le long de l’immeuble et qui se dit à chaque étage « Jusqu’ici tout va bien ! » Je rajoute des étages à ma chute. Je donne du temps aux pompiers pour déployer la bâche ou gonfler le matelas. Je me donne du temps pour trouver une solution, sortir de l’influence gravitationnelle, changer la chute en ascension. Ce temps, j’en ai besoin et je l’emploie plutôt bien.

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33 – Ces choix-là…

24 septembre 2011

— Ouais, mais tout aussi fort qu’il ait été, il est mort. Ça vous dit de savoir comment ?
— Oh, mais on sait…
Oui, ils savaient, depuis longtemps. À Annecy et autour, tout le monde sait. Le mensonge ne pouvait pas tenir. Les pros du secours en montagne en avaient parlé, le pilote de l’hélicoptère qui l’avait sorti du gouffre, les pompiers, les gendarmes… Même sans les rumeurs, Rabouin et Michèle avaient trouvé drôle cette histoire de chute dans le Salève, en chaussures de ville. Les détails qui faisaient vrai d’un côté (il aurait glissé à cause de ses chaussures) sonnaient tellement faux quand on connaissait vraiment le bonhomme. D’abord, il ne serait jamais allé se mettre dans un endroit dangereux sans le matériel adapté. Et puis, même en tongues, il ne serait pas tombé. Pas lui.
Donc ils savaient. Et ils savaient que nous leur avions menti. Ils ne nous en voulaient pas, ils comprenaient. Pour eux, c’était lié à l’image de mon père : nous avions voulu la protéger, ne pas le rabaisser auprès de ceux qui l’avaient connu tout en haut. Déjà qu’il était mort…
Nous en parlons tout simplement, comme si personne ne devait se sentir blessé ou triste. Pour eux, la mort de mon père reste un événement, une date précise qu’ils situent sur leur calendrier personnel. Ils ont une bonne raison : leur fille est morte presque le même jour. Pas le même jour anniversaire : le même jour tout court.
Je tombe de haut. Annick était handicapée, gentille. Elle avait presque mon âge, un peu plus ou un peu moins. Elle me regardait en souriant et parlait peu. Elle avait aussi un cancer, qui a fini par gagner. Moisson des longues maladie, elle est morte liée dans la même gerbe, à quelques heures de mon père. Et je l’avais oubliée. Je l’ai su, forcément, je me souviens de l’avoir su. Mais jamais sa mort n’a été reliée dans mon esprit à celle de mon père. Sur le coup, c’est lui qui a tout emporté. Mais pas pour eux. Ils ont pris les deux décès dans la même douleur. Paquet cadeau, direction cimetière, occupation de la même case mémoire. Chaque fois qu’ils pensent à l’une, l’autre pointe son nez. Et vice versa. Pas moyen d’oublier.
Nous arrivons pourtant à en parler sans frein, sans autre besoin que celui de mettre à jour nos sensations. Il nous a fallu plus d’une heure pour nous synchroniser sur le sujet, mais ça y est. Rabouin est-il encore dur de l’oreille ? Je ne sais pas, mais il entend et relance. La mort, il connaît, comme tout le monde : par celle des autres. Autour de lui, les rangs se sont éclaircis. Je lui demande à qui il parle de mon père, du trou qu’il a laissé. À qui pourrait-il en parler ? Ceux qui le connaissaient et qui sont assez proches de lui en en âge se comptent sur les orteils d’un unijambiste. Le monde de la montagne a changé. Les jeunes naviguent en tribus disparates. Chacun sa pratique, il n’y a plus de tronc commun. Même le Club Alpin d’Annecy a changé, selon eux. Ils n’y connaissent plus personne et trouvent l’ambiance trop consommatrice. L’esprit s’est envolé. Paroles nostalgiques de vieilles branches déçues par le temps qui passe ? Un peu, mais pas seulement. J’y sens une perte de lien. Comme si chacun se repliait sur une démarche, une pratique, et élevait des séparations plutôt que faire un pas pour rapprocher ce qui pourrait l’être. Mais ce n’est pas d’aujourd’hui. Déjà, du temps de leur jeunesse, les cloisons se construisaient. Certains sommets paraissaient plus faciles à vaincre que la distance entre les clans. Il y avait des ciments, des attracteurs, des gars qui, un peu comme mon père, fédéraient autour d’une démarche ou d’une ambiance. Quand le ciment se délite, quand l’attracteur tombe, ça éparpille.
Je nous ai trouvés très seuls, à parler d’un passé sans réussir à le raviver. Les tentatives se heurtent à la réalité des corps qui prennent le temps de plein fouet. Rabouin avait été un judoka de première. Quand ses reins ont lâché, il a rangé le kimono. Une fois greffé, il a bien essayé de s’y remettre, mais son médecin lui a vite expliqué qu’on ne lui avait pas fait cadeau d’un nouveau rein pour qu’il aille se l’éclater en se roulant par terre. En le regardant, une idée me saute à l’esprit : si mon père était mort plus proprement, il aurait pu lui donner un rein. Ça aurait fait une belle image de mélo. Un peu du champion qui survit dans le second. Clint Eastwood a déjà traité le truc au cinéma, mais la vraie vie ne s’y intéresse pas. Mon père survit seulement dans les souvenirs en berne du Rabouin qui ne remontera plus sur le tatami. Je lui propose l’aïkido : même ambiance, moins de risque. Son visage a un instant de flottement. Il n’y a pas qu’une question de rein et de respect pour celui – plus soigneux – qui aurait pu recevoir la greffe à sa place. Rabouin ne connaît pas la dépression, pas question pour lui de manquer d’enthousiasme ou d’énergie. Mais il s’use quand même. L’usure de l’esprit, raboté par les douleurs du corps. Cette usure, mon père la ressentait déjà. Ses colères et ses prises de risque insensées pour me rattraper sur la poudre ou dans les bosses ! Ces croix qui venaient oblitérer, petit à petit, les projets qu’il ne mènerait plus à bien et les sensations qu’ils ne connaîtraient plus : le grand ski à dos d’hélico au Canada, les big walls américains, les rêves d’expé en Himalaya… Le kayak était remisé dans l’abri du jardin, la tente de paroi ne sortait plus depuis dix ans, même le parapente finissait par prendre un peu la poussière entre deux chutes à fracture. Moins de copains pour sortir, aussi. Pas la camarde qui fauche les rangs, juste des offres plus intéressantes. Entre une possible grimpette dans le Verdon avec le vieux Gidon et des projets d’ouvertures en Patagonie proposés par une nouvelle génération de grands hommes, les jeunes choisissaient l’exotisme.
Mais il n’y avait pas que le temps qui pesait. Les choix de vie font de jolis boulets. Si l’on admet que mon père a sacrifié sa passion de la montagne pour faire vivre sa famille – ce qui n’est pas entièrement vrai, mais cela ne change pas grand chose – il aurait pu reprendre la montagne à fond une fois sa famille à l’abri. Maison payée, études du gosse payées, épouse indépendante financièrement, qu’est-ce qui le retenait dans ce boulot ? Qu’est-ce qui le forçait à accepter des responsabilités supplémentaires, voire excessives – Rabouin se souvient de leurs discussions où il était tellement question de seuil d’incompétence – alors qu’il n’avait plus besoin de l’augmentation qui allait avec ? Il n’était plus père au sens financier du terme. Il n’avait que quarante-sept ans lorsque j’ai cessé de lui coûter quoi que ce soit. Il n’avait plus personne à charge, à part lui-même et son passé. Il aurait pu tout envoyer promener, il en était encore temps. Tout le monde le considérait encore comme un montagnard de haut niveau. Ils étaient nombreux, ceux qui l’auraient suivi n’importe où. Pourtant, il n’a rien changé. La dépression ? Peut-être, mais la maladie n’explique pas tout, d’autant qu’on se trouve vite dans un mode circulaire où causes et conséquences se poursuivent. Les choix de vie de mon père ont pu déclencher la maladie, laquelle l’a enfermé dans ses choix de vie, lesquels ont accentué la maladie…
La résistance ? Il est plus simple de se plaindre de ce qui ne va pas que de changer pour que cela aille mieux. Le changement est difficile, tout résiste, tout nous pousse à poursuivre dans la mauvaise voie plutôt que de risquer un écart, même potentiellement salutaire. Je le sens bien, en ce moment. Je me dis que le travail d’écrire est dur, pour expliquer mes reculs, ma frilosité. Ce n’est pas du travail et ce n’est dur qu’à cause de moi. On attend que ça passe. J’attends que ça passe, en me disant que je vais bien finir par aller mieux.

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Je crois que j’attendais beaucoup de cette rencontre sans savoir quoi, surtout parce que je ne savais pas ce que j’allais y apporter. La vérité ? Ils la connaissaient sans doute. Et puis on ne débarque pas chez les gens avec la vérité en bandoulière en s’imaginant qu’ils vont l’accueillir comme un baume de bonne parole. Très vite, je sens que ça ne se passera pas comme il m’étais arrivé de l’imaginer.
Rabouin n’a pas de raison d’être content de me voir. Je me souviens du rigolard avec toujours une blague ou une expression tordue pour dire que tout va. Là, tout ne va pas, et cela me heurte. Quand j’étais gamin, j’avais dans l’idée qu’il m’aimait bien, parce que moi je l’aimais bien. Jusqu’à aujourd’hui, j’avais sans doute un peu peur de le revoir, un rien de culpabilité à cause du temps qu’on avait laissé filer, plus le poids de ce que je venais lui dire. Mais il y avait pour moi une sorte de plaisir anticipé aussi, de la nostalgie douce à raviver.
Pas de nostalgie et rien de ravivé sur ce trottoir tout en pluie. J’ai l’impression de gêner. Tant pis, je force le passage. D’autant que Michèle nous appelle depuis le balcon.
— Entre, entre… fais-le rentrer !
Et là, je m’aperçois que Rabouin a un problème d’oreille. Sa femme crie, juste au-dessus, et il ne l’entend pas. Il s’est mis à l’abri sous le balcon, son panier de courses posé à ses pieds. Il est ce que mon père aurait pu devenir s’il s’en était donné le temps : vieilli, un peu diminué. Pas beaucoup, mais suffisamment pour que je sente le décalage par rapport à mes souvenirs. J’ai beau savoir qu’il a passé quatre ans en dialyse, qu’il a un rein greffé, qu’il sort d’un problème de rejet, et donc que, s’il tient debout, ça va plutôt bien vues les circonstances, cela m’attriste. Il n’y a plus de plaisir. Je sens que cela va être difficile, que le temps a creusé un fossé.
Nous allons mettre plus d’une heure et deux litres de jus d’orange à le combler. Dans leur cuisine, on s’installe autour de la table. Rabouin est à côté de moi, je le vois de profil, Michèle est assise en face. Plusieurs fois, dans la conversation, il se penchera vers elle pour qu’elle lui répète ce que je viens de dire pourtant très fort.
Nous commençons par les classiques, la famille, les enfants, la rentrée qui approche, leur petite fille devenue psychologue, ce qu’on a fait de notre été, et de l’hiver précédent… Et puis les souvenirs émergent. On parle de ski, du matériel qui a changé, de la neige tombée en masse mais du beau temps qui a manqué, de grimpe, de montagne… de mon père. En les écoutant, je cerne mieux la trace qu’il a pu laisser chez les autres. Les montagnards. Sa vraie famille, celle qu’il s’était choisie et construite. Pour moi, Rabouin en était le pivot, sans que je sache bien pourquoi. Il était le côté rieur de mon père, celui que je ne n’apercevais jamais sans qu’ils soient ensemble.
Il me raconte comment ils s’étaient heurtés avant même de se rencontrer, voilà une cinquantaine d’années. Rabouin grimpait avec un de leurs amis communs, lequel lui aurait dit, dans un passage difficile, qu’un certain Georges Gidon – un gamin à l’époque – l’avait passé en libre lors d’une précédente sortie. Le libre, à l’époque, cela voulait dire en n’utilisant que les prises, sans planter de piton, poser de pédale. Vue la difficulté du passage, Rabouin n’avait pas voulu y croire. Pour lui, ce Gidon n’était qu’un rigolo qui avait triché comme les autres. Et la première fois qu’il avait grimpé en cordée avec mon père, il avait eu l’occasion de douter encore plus. Il me décrit un grimpeur lent, réfléchi, qu’il avait pris pour un trouillard. Dans une traversée en glace, mon père hésitait, tâtait le terrain, glandait comme disent les grimpeurs pressés. Rabouin n’était pas pressé mais s’était intérieurement confirmé la mauvaise image qu’il se faisait du petit jeune devant lui : un Charlot prétentieux qui pétait de trouille dès que ça se redressait. Et puis…
— T’aurais vu le truc quand je m’y suis engagé : de la glace bouteille, pas un crampon qui rentrait, le piolet qui rebondissait comme sur du béton. J’ai appelé ma mère, je me suis tiré à la corde, j’ai tout mis, les ongles, les dents, pour arriver à passer. Ton père, ça lui avait juste pris une ou deux minutes et à peine un rictus. Je peux te dire que je l’ai plus regardé pareil !
Il m’a raconté aussi comment un autre grimpeur se demandait toujours quelle taille faisait exactement mon père. Ils ouvraient une voix ensemble au Parmelan. Mon père attaque la dernière longueur en tête : il doit chercher le chemin, grimper, et placer les points d’assurance. Quand le second s’engage, il n’a qu’à suivre la corde, mais doit quand même dépitonner pour récupérer le matériel. Arrivé à un passage lisse comme un cul, il voit un piton que mon père a placé vingt centimètres au-dessus de la plus grande hauteur qu’il peut atteindre en se dressant sur les dernières prises. Le gaillard faisait alors plus d’un mètre quatre-vingts. Comment mon père a-t-il réussi à étirer son mètre soixante-huit jusqu’à pouvoir placer ce piton ? On lâche le mot, autour de la table de cuisine : mutant ! À l’époque, cela ne se disait pas. On se posait juste la question : mais comment fait-il ? Une légende intime qui n’a jamais franchi le premier cercle. Mon père ne grimpait pas pour ça, pas pour en parler et faire causer.
Comme le jour où il est parti faire une voie dans les Drus avec un cador de l’époque. Lui n’avait qu’une vingtaine d’années. Le tout meilleur lui explique avec condescendance que, pour gagner du temps, il fera toute la voie en tête, mon petit père courant derrière pour récupérer le matériel. Et ça se passe comme ça, mon père arrivant au relais quand l’autre avait à peine eu le temps de ravaler la corde. Jusqu’à la longueur de sortie. Le major man s’engage, pédale un bon moment, puis redescend. C’est dur, c’est mouillé, ça glisse, ça ne passe pas. Il souffle un coup et repart, un peu moins vaillant. Redescend, râle, repart encore deux fois comme ça. Le temps passe, ça ne sort pas. La nuit arrive. Il va falloir poser un rappel dans la voie et redescendre sans être sorti. La honte. Il y aura peut-être moyen de mettre ça sur le dos du petit Gidon. Le gros bras croit faire une bonne blague en demandant à mon père s’il veut essayer avant de plier et rentrer. Le petit jeune prend le matériel et part. Dix minutes plus tard, il est sorti. Il faudra une grosse demi-heure au costaud déconfit pour se tirer de là en se demandant comment le gamin a fait. Mutant. Hargneux, costaud, ne lâche jamais, trouve toujours les gestes, les invente s’il le faut, et passe là où les autres renoncent.
Pourquoi ? Peut-être parce que ça l’amuse. Rabouin parle de l’humeur des sorties avec mon père. Rigolade, détente, pas un mot pour dire la peur ou le danger. Une sorte d’évidence : on est là pour le plaisir, pas pour l’exploit ou pour se faire un nom. Ma mère m’avait dit un jour que mon père priait à sa façon, en montagne. Je me demande si elle n’avait pas raison, d’une certaine manière. Rabouin appelle ça prendre du bon temps à la verticale. On peut appeler ça… vivre. Mieux que survivre.
Bref, on parle de lui après avoir un peu parlé de nous. Il s’impose en douceur, pas comme un poids, mais comme un lien. J’apprends des choses. Celles qui font plaisir, quand Rabouin ou Michèle insistent bien pour me dire qu’il croyait en moi. Qu’il parlait parfois de mon potentiel, de ce que je faisais patins aux pieds, de tout ce que j’aurais pu faire avec lui en montagne, si j’avais voulu. Qu’il regrettait, mais qu’il était fier aussi, de ce que je réussissais ailleurs. Qu’il était bien mon père. Et ça fait plaisir, même si les mots paraissent un peu obligés, comme s’ils voulaient cacher ce qu’ils pensaient tous : j’étais le fils d’un dieu de la montagne et je n’avais pas su en profiter.
Les fils des dieux ont souvent mal tourné. Peut-être ai-je bien fait de ne pas prendre le relais. Et puis je peux leur dire que je n’ai pas tout perdu. Leur raconter que la fierté est de mon côté aussi, parce que j’ai rompu la glace entre le dieu grimpeur et moi, parce que je l’ai pris par la main pour qu’il m’emmène, qu’il m’apprenne, quand j’ai eu l’âge de tolérer sa divine nature. Avant… il y avait trop de contentieux dans notre ménage à trois, entre lui, la verticale et moi. La montagne ne nous avait jamais rapprochés, au contraire.
D’ailleurs, Rabouin laisse planer des mots, des sous-entendus. Dans ses souvenirs, quand mon père me traînait en montagne avec eux, j’étais imbuvable. Capricieux, râleur, sale gosse. Je veux bien le croire. De son point de vue, du point de vue de ceux qui voyaient une sortie avec le grand Gidon comme l’accomplissement ultime de leur vie, ou au moins de leur semaine, j’étais pire qu’un caillou dans la chaussure : le rejeton qui n’avait rien à faire là et se permettait en plus d’être de mauvaise humeur. Pas de doute, ça gâchait. Aujourd’hui, je peux l’envisager avec amusement et nostalgie. Mais à l’époque, c’était la guerre ouverte. Et Rabouin n’avait pas vocation à faire casque bleu. Amusant, finalement, que nos souvenirs se croisent ainsi. Pour moi, il était le sympa en forme de bulle de rigolade dans l’enfer montagneux. Pour lui, j’étais le casse-pieds qui flinguait la grand-messe. Normal qu’il n’ait pas eu envie de beaucoup me voir après la mort du père.

Cela fait déjà plus d’une heure qu’on cause autour de la table, qu’on aligne des souvenirs sur l’homme fort qu’avait été mon père. L’horodateur a mangé ma monnaie depuis longtemps. Du coin de l’œil, je surveille l’horloge qui tic-tac au mur. Il faut que j’aborde le vrai sujet avant d’avoir une contravention sur le pare-brise. Il n’y a pas de bonne manière de contourner. On contourne toujours trop, de toute façon. Mais la ligne droite m’effraie un peu. Comme tous les trouillards qui se font violence, quand j’y vais j’ai l’impression d’y aller trop fort.
— Ouais, mais tout aussi fort qu’il ait été, il est mort. Ça vous dit de savoir comment ?

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