Postscriptum
10 octobre 2011
Les hasards ont la vie dure. En lançant la mise en ligne de L’Abri des regards sur un coup de tête et sur un rythme choisi sans autre volonté que d’en rendre la lecture facile, je pensais me dégager de toute influence. Rien que des conditions pratiques : seulement quatre pages de manuscrit mis en ligne tous les jours paires, de quoi alimenter les lecteurs sans les essouffler. J’avais envie de le faire et de le faire comme ça, rien d’autre.
Pourtant, un simple calcul m’a vite montré que ce rythme de parution me conduirait droit jusqu’au 10 octobre. Le jour où mon père s’est suicidé. Et puis, un jour de curiosité, coup d’œil au calendrier : le 10 serait un lundi. Comme ce lundi 10 octobre 1994.
Les hasards ont la vie dure, et mon père aussi. Voici 17 ans jour pour jour, et probablement heure pour heure, il sautait d’un pont pour réussir son dernier vol libre. La nuit était tombée autour de 19h00, comme aujourd’hui. Les conditions météo étaient à peu près les mêmes, variables avec pluies. Je ne cherche pas de signe là où il n’y en a pas, mais en refaisant un bout de chemin avec lui lors de l’écriture de L’Abri des regards, j’ai appris à voir les traces qu’il a laissées, partout. Les quelque trois mois passés à alimenter ce feuilleton m’ont remis en mémoire tout ce que j’ai pu éprouver, avant sa mort comme après. En dépoussiérant son trajet, j’ai parfois un peu soulevé d’autres poussières. Le nuage n’est pas entièrement retombé, les cœurs ne sont pas encore apaisés.
Pourquoi avoir remué tout cela ? Les lecteurs qui ont suivi ce feuilleton connaissent bien la réponse. Partout la poussière recouvre les histoires personnelles et familiales. Secouer le tapis n’est pas toujours facile et peut souvent faire éternuer. Pourtant, ce qui reste caché frappe bien plus sournoisement et, à la longue, bien plus fort que ce qui est mis à jour.
En partageant cela, en faisant résonner des émotions et des souvenirs chez des lecteurs qui n’ont rien à voir avec mon histoire, j’ai voulu faire un peu de lumière. Pas pour aveugler, ni pour guider, mais simplement pour qu’une partie de cette clarté partagée accompagne ceux qui voudraient aussi sortir du sombre. Leur montrer à nu qu’une dépression peut aussi être une chance.
Une chance, la dépression ? Oui, si l’on arrive à s’en saisir.
Une chance de modifier ce qui ne marche plus et débloquer ce qui bloque en cachette.
Une chance de trouver sa vraie place, non dans les fausses obligations d’un temps qui fuit, mais dans le calme du présent permanent.
Une chance d’agir enfin sur la seule façon de changer le monde : modifier la perception qu’on en a.
Une chance de comprendre que rien n’est figé et qu’évoluer n’est même pas une nécessité : c’est un fait.
Une chance de faire un pas vers ce que l’on est vraiment pour s’engager dans la meilleure expression de soi-même.
Est-ce que le suicide de mon père a été la meilleure expression de lui-même ? Bien sûr ! Je peux regretter sa présence dans ma vie, mais certainement pas juger sa mort.
Ce 10 octobre n’est pas un anniversaire morbide, juste un présent à vivre avant qu’un autre jour se lève. Le passé n’est plus, le futur n’est pas encore, seul le présent est. Est-ce un hasard si « présent » et « cadeau » sont synonymes ?
Merci à tous les lecteurs du cadeau qu’ils m’ont fait. Je me suis senti à l’abri sous vos regards et en paix avec moi-même. Même ceux qui se sont élevés contre ce que je publiais m’ont aidé à mieux savoir d’où et de quoi je parlais. Aller vers soi est le premier pas pour aller vers l’autre : je commence juste à ne plus me tromper de « moi ». Ce chemin-là continue.
Laurent Gidon – 10 octobre 2011
